Liban

(Voyage réalisé du 14 au 27 novembre 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Ici c’est Beyrouth

Comme lors de l’épopée précédente, le commencement de ce voyage n’a pas été des plus faciles. A l’enregistrement, à Paris, on vous a dit (le vol n’est pas direct) : « Récupérez vos bagages à Istanbul ». A Istanbul : « Pas de problème, vos bagages suivent jusqu’à Beyrouth ». A Beyrouth, naturellement : « Vos bagages sont restés à Istanbul ». Il faudra venir chercher votre sac à l’aéroport, quand on vous aura appelé, et pas avant 24h. Le temps que vous fassiez la réclamation au service bagages, le chauffeur de taxi (dépêché par votre auberge de jeunesse) qui vous attendait s’impatiente. Quand vous apparaissez enfin dans le hall des arrivées, il vous lance un « Where were you? » exaspéré. Vous lui expliquez la situation, puis lui demandez : « Vous parlez français ? ». Sa réponse étant positive, vous le remerciez de vous avoir attendu si longtemps. Il vous répond « A votre service ». Il n’en faut pas plus pour refaire de lui un gentleman.

La mosquée El Amine à Beyrouth

Arrivé à bon port mais affamé, vous vous retrouvez à errer après minuit dans Beyrouth à la recherche d’une épicerie ouverte. Sans votre bagage (qui contient, entre autres, vos habits et vos chargeurs de toutes sortes), vous vous sentez semblable aux premiers hommes, animé uniquement par un instinct de survie dans ce milieu hostile et inconnu de vous.

Le lendemain matin (un dimanche), au cœur du quartier Gemmayzeh, un seul café semble ouvert rue Gouraud, là où la veille tous les bars et restaurants étaient pleins à craquer. Le patron de l’établissement est antipathique au possible (peut-être parce que vous avez commis l’erreur de lui parler directement en français alors qu’il n’en parle pas un mot), mais vous n’avez pas le choix, vous lui commandez un expresso. Il s’avère excellent. Son prix est de 2000 livres libanaises mais vous n’avez en poche que des coupures de 50.000. Dans sa grande générosité (et ronchonnerie) le tenancier préfère vous dire que vous pouvez filer plutôt que chercher de la monnaie. Pour tenter de trouver un compromis et ne pas vous en aller comme un voleur, vous dites que vous reviendrez le lendemain pour régler. Mais vous trouvez une boulangerie au coin de la rue, dans laquelle vous achetez quelques viennoiseries qui complètent ce premier petit-déjeuner beyrouthin, faites de la monnaie et retournez payer le cafetier bougon. Ouf, vous n’avez plus besoin de revenir le lendemain.

Dans le quartier des hôtels du bord de mer à Beyrouth

Vous atteignez en milieu d’après-midi la fameuse grotte aux pigeons, sur la corniche qui longe la Méditerranée. Là, une touriste occidentale a bien lu les recommandations en matière de mœurs : elle se baigne toute habillée (jean et T-shirt), tandis que ses camarades plongent allègrement en caleçon. Mais dès quinze heures, le soleil est bas sur l’horizon. Vous rentrez à votre auberge de jeunesse en vous promettant de commencer vos journées plus tôt.

Vue de la Méditerranée depuis le quartier de Raouché à Beyrouth

Car Beyrouth est une ville incroyablement riche. Outre son Musée National, son architecture typique datant de l’époque du mandat français, un des aspects les plus intéressants est (malheureusement) les traces de la guerre civile. Une vingtaine d’années après, malgré le vaste programme de reconstruction qui a été lancé, on trouve toujours des immeubles éventrés et d’innombrables impacts sur le béton. Parmi ce paysage de désolation, vous restez particulièrement interloqué par un dôme gris criblé de balles qui trône au centre de la ville, objet urbain non identifié visible depuis la Place des Martyrs.

Ancien cinéma de Beyrouth tombé en désaffection

Moins poli

La deuxième ville dans laquelle vous élisez domicile temporaire est Tripoli, au nord du pays. Cette cité possède un caractère oriental et traditionnel plus affirmé que Beyrouth. Vous n’êtes plus dans une capitale mondialisée mais dans une ville de province du monde arabe. Des carcasses d’animaux fraîchement tués pendent aux crochets des bouchers dans les souks, les ruelles sont étroites et peuplées d’enfants. Comme à Pingyao en Chine ou dans d’autres régions peu cosmopolites, ils vous saluent d’un « How are you? » tandis que les adolescents s’essaient au « Where are you from? ». Vous sentez qu’à Tripoli, le touriste est plus rare qu’ailleurs. Et déplorez que tous ces enfants courent dans les dédales des souks en faisant semblant de s’entretuer avec des fusils en plastique, imitant déjà les grands.

Enfants dans les souks de Tripoli

Pour visiter un bain ottoman, le hammam al-Jadid, vous savez que vous devez vous procurer la clé auprès d’un des commerçants de la rue, mais vous ignorez comment procéder. Vous voyant un peu désemparé, un jeune homme vous demande ce que vous cherchez, et vous indique la personne à qui vous pouvez vous adresser. Moyennant une somme dérisoire, vous obtenez le sésame qui va vous permettre d’admirer le splendide hammam. Il brille notamment par la qualité de ses sols et l’attention portée aux ouvertures taillées dans ses coupoles.

A l'intérieur du hammam al-Jadid à Tripoli

La visite du Château de Saint-Gilles se fait sur un mode moins pacifique. Vous passez devant la forteresse, mais constatez la présence d’une grosse jeep en cachant l’entrée ainsi que des militaires et des armes en abondance. Il faut simplement ne pas se décourager. Au Liban, l’armée est présente partout, mais cela ne veut pas dire que les accès sont bloqués. Dans la majorité des cas, il faut passer comme si de rien n’était.

Le Château de Saint-Gilles à Tripoli

Splendeurs du passé

Nombreux sont les endroits du Liban où il est possible d’admirer des merveilles des temps anciens. Le site archéologique de Byblos en est un bon exemple, car diverses strates du passé s’y superposent. La ville détient le titre de « plus vieille cité habitée au monde », puisque son histoire s’étendrait sur 7000 ans. Du logis chalcolithique à la maison contemporaine en passant par le Château des Croisés et le théâtre romain, on a vraiment l’impression, comme à Berlin, de faire des sauts de différentes envergures dans le temps.

Le Château des Croisés à Byblos

A Batroun, située entre Beyrouth et Tripoli, c’est la cathédrale Saint-Etienne (Mar Estephan) qui s’impose comme la plus belle curiosité de la ville. Quant à Notre Dame de la Mer, elle permet par l’intermédiaire de sa terrasse à arcades de bénéficier d’une vue reposante sur la Méditerranée.

L'église Mar Estephan à Batroun

Mais c’est Baalbek qui parmi les attractions « antiques » vous aura fait la plus forte impression. Arrivé sur place au petit matin, quasi à l’ouverture, vous pénétrez dans un site désert. Après l’entrée dans l’avant-cour, puis dans la cour, vous pouvez observer à l’envi le temple de Jupiter, qui, bien qu’il n’en reste que six colonnes, apparaît comme bien plus majestueux que le temple de Bacchus tout proche et dont les proportions sont pourtant plus importantes que celles du Parthénon d’Athènes. Less is more. Comme si dans l’esprit du touriste du XXIe siècle que vous êtes, plus le vestige était dégradé, plus il gagnait en prestige. En réalité, c’est aussi parce qu’il gagne en verticalité.

Le temple de Jupiter à Baalbek

A la sortie du site, plusieurs boutiques vendent au milieu de souvenirs innocents des T-shirts du Hezbollah, et deux vendeurs vous apostrophent coup sur coup afin d’éveiller votre intérêt pour cette marchandise. Vous comprenez qu’il est temps de quitter la ville : le présent y est bien plus dérangeant que le passé dans lequel vous ne trouviez que calme et volupté.

Ces douces sensations, vous les retrouvez heureusement au Château de la mer à Saïda. Le lieu, isolé de la ville par une passerelle surplombant l’eau, est assez peu fréquenté, si ce n’est par des couples de Libanais se cachant dans les recoins de la forteresse afin de pouvoir se bécoter en toute tranquillité. Si les Croisés avaient su que l’édifice servirait à cela ! Dans le cas où ces personnes vivent chez leurs parents mais ne sont pas encore mariées, il doit leur être difficile d’avoir un tant soit peu d’intimité. Or, Saïda est une ville assez traditionnelle, il n’est donc pas question de s’embrasser dans la rue. D’où le refuge que de tels sites constituent. Il en est de même à Tyr, où l’un des deux sites archéologiques est très prisé des amoureux.

Le Château de la mer à Saïda

Mais Tyr se situe encore plus au sud que Saïda, et lorsque vous vous y rendez en bus, vous ne croiserez pas tout de suite des tourtereaux, mais d’abord des soldats et des chars de la Finul, avant de pénétrer dans la ville, ainsi que de nombreuses banderoles du Hezbollah. Le décor est planté. Pour parfaire cette ambiance peu rassurante, le premier site se trouve à proximité du camp palestinien d’El Bass, et il est déconseillé de s’approcher de tels lieux. Mais vous ne rencontrez aucun problème dans les parages. Comme à Byblos, différentes couches d’histoire se superposent voire se télescopent. Il faut passer outre les conflits du présent pour pouvoir accéder aux richesses du passé. Heureusement, le deuxième site, dans le centre-ville, est bien plus paisible, et les amoureux ne s’y sont pas trompés. C’est sur ces ruines que la présence de la mer est la plus fascinante : le visiteur est plongé dans un vertige et une immensité aussi bien temporels que spatiaux. La Méditerranée, à perte de vue vers l’avant ; l’ancienne ville impériale romaine, des dizaines de siècles en arrière.

Colonnes sur le site archéologique de Tyr (centre-ville)

Le temple d’Echmoun, accessible depuis Saïda, est parmi tous les sites visités celui dont les éléments sont les plus dégradés. Accueilli très fraîchement par un gardien qui semble mettre un point d’honneur à ne pas vous dire bonjour (il est occupé à déraciner les mauvaises herbes qui envahissent le sol), vous constatez l’état d’abandon dans lequel tombe progressivement le site. Le dépliant que vous aviez trouvé sur ce temple présente un chapiteau décoré de protomés de taureaux, mais ces derniers ont disparu. Ont-ils été volés ? Sont-ils trop abîmés pour être encore exposés au public ? Le cas de la « mosaïque des saisons » est malheureusement moins mystérieux : sur votre brochure, elle paraissait magnifique. Lorsque vous la localisez in situ, elle est méconnaissable, à la fois éventrée et dévisagée. Combien d’années se sont écoulées depuis le cliché du dépliant ? Et pourquoi laisse-t-on les mauvaises herbes grignoter les splendides mosaïques ? Qu’a fait le gardien pendant tout ce temps, lui qui semblait si occupé à régler son compte à la végétation parasite ? C’est à ce moment qu’il se rappelle à votre bon souvenir et d’une manière toujours aussi peu élégante, vous fait comprendre qu’il est temps de partir, sans que vous n’en compreniez la raison.

Détail d'une des mosaïques du temple d'Echmoun

Dans la journée, vous regagnez Beyrouth et passez l’après-midi au Musée National. Par une incroyable coïncidence, vous trouvez au rez-de-chaussée les fameux protomés de taureaux qui faisaient défaut le matin même au temple d’Echmoun. Vous êtes très contents pour eux car ils se portent sûrement mieux ici, même déplacés hors de leur milieu naturel.

Vous consacrez votre ultime journée à visiter la région du Chouf, qui offrira les merveilles les plus colorées du voyage, complétant le tableau avec les dernières touches manquantes. Le palais de Bachir II Chehab à Beiteddine vous semble incroyablement moderne suite aux nombreuses visites d’endroits multimillénaires. Le XIXe siècle, au Liban, c’est comme si c’était hier. Et le fait que l’édifice ait été construit d’après des plans d’architectes italiens ne le rend que plus familier à vos yeux. En effet, l’Europe semble bien proche, et les vitres colorées de certaines pièces vous laissent croire un instant que vous vous trouvez dans un salon de thé d’Alice au pays des merveilles.

Fenêtres du palais de Bachir II Chehab à Beiteddine

Ailleurs, de nombreux motifs et formes rappellent que ce palais est bel et bien un chef d’œuvre de la culture arabe. Mais c’est à Deir el Qamar, village perché à 850 mètres d’altitude, que vous trouverez le style le plus spécifiquement libanais, fait d’arcs brisés et de cette alternance si classieuse de pierres jaunes et blanches.

Dans la cour du Sérail de l'Emir Youssef Chehab à Deir el Qamar

Armée jusqu’au dedans

Comme vous l’avez constaté à Tripoli, il faut composer au Liban avec la présence militaire. C’est peut-être l’élément le plus récurrent du paysage, et on doit s’en accommoder. L’épisode le plus violent pour vous a été le retour de Bcharré vers Beyrouth : quelques kilomètres avant la capitale commencent des embouteillages, et la gare routière Charles Hélou est fermée. Les militaires quadrillent la ville. Partout, des drapeaux nationaux, des jeeps, et même des hélicoptères. Ça y est, le pays est menacé par des forces étrangères, il prépare sa défense, voire sa riposte, et c’est bien votre veine, vous vous retrouvez au milieu de tout ça. Car ce déploiement est très impressionnant, à vrai dire vous n’aviez jamais vu ça (vous n’avez pas l’habitude de fréquenter des pays guerriers), et vous êtes pris d’un sentiment d’angoisse. Quand le conflit va-t-il éclater ? Beyrouth va-t-elle être bombardée ? Après une petite enquête, il s’avérera que cette démonstration de force faisait simplement partie des festivités lancées à l’occasion du jour de l’indépendance du Liban, comme chaque année.

La mairie de Beyrouth

Parfois, le rapport aux soldats sera plus personnel, mais toujours aussi angoissant. Lors de votre visite de la partie du centre-ville de Beyrouth où les travaux de reconstruction battent leur plein, vous distinguez un étrange immeuble assez haut, fin, et apparemment creux. Il ne vous en faut pas plus pour le photographier, mais instantanément, un militaire posté là demande à regarder le contenu de votre appareil, et vous fait effacer le cliché. Puis, il vous tape dans le dos, comme pour vous signifier que c’est bien, vous êtes coopératif et obéissant. Quelques minutes après, vous souhaitez prendre en photo une belle maison méditerranéenne innocente, mais avant même que vous n’ayez pu le faire, un soldat vous signale que c’est également impossible.

La tour Murr à Beyrouth

Cette fameuse tour (Murr) a servi de repaire pour les snipers et les milices lors de la guerre civile, et après le retour à la paix, n’a pas trouvé de réhabilitation faute d’accord entre ses propriétaires. De plus, sa structure a été jugée peu solide par certains architectes, et il a été conseillé de la démolir, mais cela n’a jamais été fait. Aujourd’hui, elle attend d’être fixée sur son sort et reste manifestement un sujet sensible.

Au lendemain de cet épisode, dans le même quartier, on vous interdit de faire des photos du Grand Sérail, dont il est d’ailleurs impossible de s’approcher. Le lendemain encore, rue Daouk, alors que vous cherchez la maison du même nom, vous apercevez de loin la tour Murr. Vous la photographiez discrètement, et tentez simultanément de localiser la maison Daouk. Un agent de sécurité vous rattrape, il parle un peu français et vous lance un « Tu as des problèmes », dont le ton hésitant ne vous permet pas de déterminer s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation à conséquences immédiates.

L'immeuble Barakat à Beyrouth

Votre curiosité vous a-t-elle encore mis dans le pétrin ? Allez-vous devoir passer la nuit au commissariat ? Innocemment, vous confiez à l’agent l’objet de vos recherches et présentez votre guide en gage de bonne foi. L’homme vous indique une direction où vous pourrez trouver la maison. Vous ne parviendrez pas à la localiser, mais vous êtes tiré d’affaire. Et quelques dizaines de mètres plus loin, dans une rue déserte, un soldat vous fait signe que vous pouvez passer, mais surtout, ne prenez pas de photo. Il vous gratifie d’un pouce levé, comme on donnerait un sucre à un chien docile. A vos dépens, vous apprenez à devenir un touriste modèle.

La relation la plus poussée avec le personnel militaire sera tissée à Saïda. En effet, pour aller visiter le Château de Beaufort, à 40 km de là, il faut une autorisation préalable car l’édifice est situé dans la zone anciennement occupée par Israël, libérée en 2000, mais toujours extrêmement sensible. Vous vous rendez donc dans une caserne de Saïda dont la gérante de votre pension vous a donné l’adresse. Il vous est encore une fois très impressionnant de vous retrouver au milieu de tous ces soldats et drapeaux. Vous devez présenter votre passeport et laisser votre appareil photo à l’entrée. Puis, dans un bâtiment préfabriqué, un homme vous demande la raison de votre venue. Vous évoquez le Château de Beaufort, et il vous demande : « C’est tout ? ». Comme c’est le cas, il vous dit simplement « Va ». Bien plus simple que ce que vous pensiez. Mais au moins, vous êtes en règle.

Barbelés au Château de Beaufort

Enfin, l’avant-dernier jour, comme vous avez décidé de vous rendre au temple d’Echmoun à pied depuis Saïda (45 minutes de marche), il arrive un moment où vous vous perdez légèrement. Vous voulez longer le fleuve par le nord alors qu’il fallait prendre au sud. Vous commencez à fouiller dans les broussailles. Mais vous êtes sauvé : trois militaires qui roulaient sur la voie rapide arrêtent immédiatement leur jeep et vous demandent ce que vous cherchez. Vous mentionnez le fameux temple, et ils vous indiquent comment le rejoindre. Pure gentillesse ou surveillance du territoire ? Il semblerait qu’au Liban un touriste un peu fouineur soit forcément un touriste suspect.

Le Nahr el Awali à Saïda

Mets et mezzés

Réputée comme la meilleure du Moyen-Orient, la nourriture libanaise n’est pourtant pas une valeur à 100% sûre. Effectivement, il y a du très bon, mais ce voyage vous a montré que la surprise, bonne comme mauvaise, était au coin de la rue. Pour votre premier déjeuner pris dans le pays, attablé dans un restaurant de la corniche de Beyrouth, et ne sachant pas tellement quoi commander, vous jetez votre dévolu sur quelque chose dont vous connaissez le nom. Vous montrez donc au serveur la ligne « Hommos » sur la carte, désirant simplement connaître quel goût cette préparation a dans son pays d’origine. Là, pour 5000 livres seulement (2€50), déboulent sur la table non seulement du houmous, mais du pain, de l’huile d’olive, des olives noires, des légumes vinaigrés ainsi qu’une tomate, un poivron vert et des brins de menthe. Et en plus de cette abondance inattendue, tout est excellent.

Vue sur la mer depuis un restaurant de la corniche de Beyrouth

Vous vous souviendrez de Tripoli comme de l’endroit où avez mangé le meilleur falafel. Car en France, vous appréciez déjà ce type de sandwich, mais dans la deuxième ville du Liban, les quelques feuilles de menthe glissées à l’intérieur le rendent exquis, complémentant à merveille la rugosité des boulettes de pois chiches. Ce soir-là, vous avez poursuivi avec un délicieux sandwich fait d’un pain au sésame et d’une mince tranche de fromage, le tout grillé à point par un vendeur de rue. Pas besoin de grande gastronomie pour faire un dîner goûteux. Celui-ci, qui plus est, était peu coûteux.

Plaque de rue à Tripoli

A Bcharré, après une longue marche au fond de la vallée de la Qadisha, vous laissez une Américaine originaire du Connecticut et habitant en Jordanie pour un an commander pour vous en arabe un « egg sandwich » (elle est végétarienne), qui s’avère être un sandwich à l’omelette, néanmoins délicieux. Là encore, c’est dans un snack minuscule qu’a eu lieu cette découverte culinaire savoureuse.

Au rayon des douceurs, on peut citer la fameuse limonade de Batroun, dont vous voulez vérifier la réputation si consciencieusement que vous en commandez dans deux établissements différents lors de votre passage en ville. La comparaison vaut le coup, car même si elle est invariablement rafraîchissante, ce n’est effectivement pas la même boisson qui est servie partout. Les flans agrémentés de fleur d’oranger, de pistache ou de cannelle sont très appréciables, et vous avez pu constater la qualité des pâtisseries vendues sur le marché du port de Tyr (même si les meilleures sont censées se trouver dans les boutiques de Tripoli).

Chaises de bar à Batroun

Un soir, à Beyrouth, vous commandez du houmous agrémenté de pignons et de viande hachée. Le plat n’est pas d’une grande finesse. Pourtant, avec un peu de pain, il vous rassasie. Mais vous êtes malade toute la nuit. Cela ne pouvait pas plus mal tomber, puisque vous gagnez Zahlé le lendemain, considérée comme la capitale gastronomique du Liban. Or vous êtes incapable d’avaler quoi que ce soit de la journée, exit donc le délicieux dîner que vous vous étiez prévu de longue date dans cette ville.

Heureusement, vous restez un jour supplémentaire à Zahlé, et le deuxième et dernier soir, vous êtes en mesure d’aller manger dans un de ces fameux restaurants installés au bord de la rivière Berdaouni. Mais un seul d’entre eux est ouvert (c’est la basse saison), vous n’avez donc guère le choix, même s’il est décrit comme une institution. Malgré cela, vous allez tomber de désillusion en désillusion : pour commencer, votre serveur ne parle presque pas anglais. Ensuite, vous pensiez pouvoir bénéficier, comme lors de votre premier repas libanais, d’un véritable mezzé. Or il n’existe pas de telle formule, il faut commander petit plat par petit plat, et vous n’en avez ni la patience ni le courage (ni le porte-monnaie). Vous choisissez tout de même un taboulé, dont on vous a vanté les mérites. Mais vous avez du mal à vous faire à l’absence de blé concassé qui fait de cette entrée une simple salade de persil et de tomates, assez difficile à avaler (bien que ce soit la manière libanaise de le préparer).

Boutique de farces et attrapes à Zahlé

Vous tentez de vous rattraper sur le plat de résistance, constitué de deux brochettes d’agneau accompagnées d’une demi-tomate, un demi-oignon et un peu de pain. La présentation est très décevante, le goût quelconque. Le dessert peut-il encore sauver votre soirée ? Vous optez pour celui intitulé « Berdaouni specialty ice-cream ». Avec un nom pareil, c’est forcément le bon choix. Mais votre serveur vous répond « No ». Même pas quelque chose comme « Désolé, monsieur, nous n’en avons plus » ou « Nous vous conseillons à la place les fruits de saison ». Uniquement « No ». C’en est trop pour votre amour-propre, vous demandez l’addition. Et pour couronner le tout, il manque mille livres dans la monnaie que l’on vous rend (une paille, mais c’est pour le principe). Un mythe s’est écroulé ce soir-là, les institutions ne sont vraiment plus ce qu’elles étaient.

Cette expérience ne vous a pas découragé lorsqu’il s’est agi quelques jours plus tard de pousser la porte de l’un des meilleurs restaurants de Saïda. Avec vue sur le Château de la mer, le déjeuner ne peut que bien se passer. L’alliance de saveurs du « fromage grillé à la sauce basilic » vous intrigue et finit par emporter votre choix. En attendant que le plat arrive, vous vous plaisez à imaginer ce à quoi il va ressembler. Lorsque enfin il est posé sur votre table, il apparaît exactement comme vous l’aviez conçu dans votre tête, et en outre, c’est une franche réussite culinaire. On peut donc difficilement parler de surprise totale, mais au moins, vous n’avez aucunement été déçu.

Terrasse de restaurant à proximité du Château de la mer à Saïda

Pipole

Les auberges de jeunesse, les transports ou le simple fait d’être là, dans le pays, ont engendré quelques rencontres notables. A commencer par L., Brésilienne ayant lâché ses études de médecine à Harvard pour voyager en Grande-Bretagne, Irlande, Espagne, Turquie et Iran. Parlant un anglais parfait, elle semble à l’aise partout, même en terre persane où elle a dû porter le voile. Ses diverses expériences confirment votre idée que le meilleur moyen de voyager sereinement est de se faire le plus petit possible. Très au fait de littérature et de culture françaises, elle vous parle de Camus, Simone de Beauvoir, et même Bardot ou Beigbeder. Timidement, pour lui rendre la politesse, vous évoquez Gilberto Gil et La Cité de Dieu, têtes de gondole parmi les têtes de gondole.

A l'intérieur du centre culturel français de Deir el Qamar

Le jour où vous devez joindre Bcharré depuis Tripoli, c’est la fête de l’aïd, la fréquence des bus est donc réduite et vous avez du temps pour converser avec votre voisine en attendant que le véhicule démarre. Par son mari, J. est franco-libanaise : les hommes peuvent donner la nationalité à leur femme, mais l’inverse n’est pas vrai. Elle déplore cette loi sexiste mais dit que le pays fait tout de même des progrès : désormais, il est possible de donner sa nationalité à ses enfants, ce qui n’était pas le cas auparavant. Elle reste très dure avec son pays : selon elle, le Liban est « nul », sauf pour la capacité intellectuelle de certains grands hommes, malheureusement exilés pour bon nombre d’entre eux. Elle évoque par exemple le PDG d’un grand groupe automobile français. Indigné, vous lui rétorquez que le Liban est tout sauf nul dans beaucoup de domaines : la culture, la cuisine… A ce propos, qu’avez-vous préféré depuis que vous êtes ici ? Vous citez le fameux falafel tripolitain. Elle vous conseille de goûter le taboulé (avec le succès que l’on sait).

Restes d'affichage à Tripoli

Votre interlocutrice a connu la guerre et dit qu’elle vit encore et toujours dans la peur. Elle est chrétienne et estime que lorsque les choses s’enveniment, ce sont les minorités qui paient. Quant aux enfants qui jouent dans les rues avec de fausses armes, elle aussi trouve cela triste. Les hommes politiques, eux, elles les trouve nerveux et menaçants. Est-ce la même chose en France ? Mais elle se réjouit du multiculturalisme ancré au Liban. Elle vous indique que lorsqu’on envoie un sms à quelqu’un pour s’enquérir de son état, il arrive qu’on utilise anglais, arabe et français dans le même message. Au moment des présentations, c’est-à-dire des adieux, votre prénom lui évoque une marque d’alcool qui semble bien plus populaire à l’étranger qu’en France : à Sydney déjà, l’un des occupants de votre dortoir avait immédiatement cité ce nom.

Tripoli vue depuis le Château de Saint-Gilles

A Zahlé, vous êtes salué par deux adolescentes qui semblent heureuses de tomber sur un touriste français. C’est l’occasion de pratiquer cette langue. L’une d’elles pointe du doigt une de ses amies qui porte une mini-jupe et dit « Vous voyez, ça, ce n’est pas bien ». Elles aimeraient vous aider, mais que cherchez-vous au juste ? Vous parlez des caravansérails, mais elles ne connaissent pas ce mot. Et devant vos tentatives de prononcer correctement le vocable « khan », elles font la même mine perplexe. Toutefois, elles vous montrent où se situent les souks et vous souhaitent une bonne journée avant de partir pour la messe.

Bus à Zahlé

C’est une femme voilée qui vous adresse la parole dans le bus Beyrouth-Saïda. Jamais vous n’auriez engagé la conversation, sachant par exemple qu’il est très mal vu de serrer la main à une telle personne. Vous êtes comme cette Occidentale qui nageait avec ses vêtements, c’est-à-dire pas ici pour tenter le diable. Mais N., étudiante en business banking, fait partie d’une génération moderne et décomplexée. Elle a vu votre livre en français et a deviné votre origine. Elle-même préfère cette langue à l’anglais, et trouve l’arabe difficile. Malgré sa volonté de s’affranchir des traditions, N. en subit encore le poids pour son plus grand malheur : il y a quelques années, elle aurait voulu épouser un chrétien, mais sa famille, musulmane, s’y est opposée.

Une autre femme voilée, mais portant du rouge à lèvres cette fois, vous aborde dans le bus qui relie Tyr à Saïda. C’est une future étudiante en business. Elle n’est jamais sortie du pays sauf pour aller en Syrie, et aimerait beaucoup aller à Paris. Elle trouve cela vraiment bizarre que vous voyagiez seul.

Plaque à l'entrée du Château de la mer à Saïda

Si au Liban on n’hésite pas à parler au touriste, beaucoup d’habitants font, en outre, preuve d’une gentillesse désintéressée qui semble inscrite dans l’ADN du pays. C’est ainsi qu’à Tripoli, une femme va regarder avec vous votre plan pendant plusieurs minutes et demander en arabe à un chauffeur de taxi de vous déposer près de votre pension. Tandis qu’à la sortie de la maison de Khalil Gibran à Bcharré, la femme qui gère la permanence vous offre des noix, le chauffeur de bus qui vous amène à Baalbek vous propose une cigarette. Et lorsque vous étiez perdu au bord de l’autoroute à Batroun, un homme dans un café vous a indiqué l’escalier qu’il fallait emprunter pour atteindre la vieille ville. Paradoxalement, la violence n’appelle pas la violence, et c’est comme si petit à petit, par des milliers de micro-gestes, on essayait de guérir les énormes dommages causés par la guerre que le pays a subis ces trente-cinq dernières années.

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6 Commentaires

Classé dans Notes de voyage

6 réponses à “Liban

  1. Mohamed

    Excellent article que je viens de lire! Et vos photos me plaisent beaucoup!
    Je ne sais pas pourquoi, mais a chaque fois que je lis des artciles de touristes occidentaux ayant visiter le Liban, and que je vous des touristes au Liban, ca me fait chaud au coeur et je suis tout content! La en ecrivant ce commentaire j’ai un large sourire sur le visage =)

  2. RAYMOND Emmanuel

    Je suis d’opinion plutôt nuancé concernant le texte ainsi que les photographies : Si un certain nombre de réalités décrites sont correctes, je me permet quand même d’affirmer que le Liban ne se limite pas aux clichés attribués usuellement donnés ; toute la population ne pense pas qu’à se taper dessus (Et des mariages mixtes islamo-chrétiens sont possibles et existent, même si les habitudes font que l’on a plutôt tendance à se marier au sein de la même communauté – pour ne pas dire au sein du même village – !), les femmes peuvent s’habiller comme elles le veulent (Dans l’immense majorité des cas) – notamment pour aller se baigner à la plage -… Par contre sur le plan gouvernemental, les choses ont tendances à bouger de manière plus que progressive (surtout si depuis janvier dernier celui-ci n’existe plus), ce qui fait que contrairement à ce que vous avait dit la femme qui vous avoisinait de Tripoli à Bcharré, les enfants de mère libanaise et de père étranger ne disposent pas encore de droit à disposer de leur « nationalité maternelle »… Je me permet d’affirmer cela avec certitude, étant à moitié libanais par ma mère…
    De même, je déplore le fait qu’un certain nombre de photos soient plus qu’anecdotiques dans leur contenu…

    Dieu merci, vous avez quand même apporté une vision globale plutôt correcte du Liban, et je me permet, par tradition d’hospitalité, de vous inviter à vous y rendre de nouveau…

    • Bonjour Emmanuel,

      Merci d’avoir pris le temps de lire et commenter ce texte. Je tiens à préciser qu’il n’est que le compte-rendu d’un voyage de 13 jours au Liban, et qu’il n’a donc en aucun cas une portée générale sur le pays. Il s’agit simplement de relater des expériences, qui ne peuvent décrire que partiellement, forcément, la réalité libanaise.

      Pour des photos moins « anecdotiques », je vous invite à vous rendre ici : http://www.flickr.com/photos/tigermilk96/collections/72157625512811908/

      Merci à vous et bonne journée,

      L’auteur de ce blog

  3. RAYMOND Emmanuel

    Merci à vous aussi d’avoir pris la peine de répondre… Il est vrai que je suis assez souvent de tendance plutôt chauvine, et je vous prie de m’excuser pour mon message précédent, qui a dû être trop vif…

    Bon été !

  4. Le Tabboulé sans blé concassé, ceci étant la manière libanaise de le préparer selon vous?! Oh la la, détrompez-vous, cher ami, car le berghol (blé concassé) est un produit libanais à 100% et il est impérativement prédominant dans notre tabboulé. Maintenant, il y a quelques restaurants qui en mettent peu par commodité. Si vous voulez toutefois déguster les meilleures préparations de tabboulé, il faut aller chez des particuliers, des amis, pas au restau. La différence est énorme. Mais je vois que vous avez raté nos plus belles régions, à savoir le Metn et surtout la montagne du Kesserwan et ses villes, dernier bastion des chrétiens de la Méditerrannée moyen-orientale! – Gilbert-Noël Sfeir

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