Liban

(Voyage réalisé du 14 au 27 novembre 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Ici c’est Beyrouth

Comme lors de l’épopée précédente, le commencement de ce voyage n’a pas été des plus faciles. A l’enregistrement, à Paris, on vous a dit (le vol n’est pas direct) : « Récupérez vos bagages à Istanbul ». A Istanbul : « Pas de problème, vos bagages suivent jusqu’à Beyrouth ». A Beyrouth, naturellement : « Vos bagages sont restés à Istanbul ». Il faudra venir chercher votre sac à l’aéroport, quand on vous aura appelé, et pas avant 24h. Le temps que vous fassiez la réclamation au service bagages, le chauffeur de taxi (dépêché par votre auberge de jeunesse) qui vous attendait s’impatiente. Quand vous apparaissez enfin dans le hall des arrivées, il vous lance un « Where were you? » exaspéré. Vous lui expliquez la situation, puis lui demandez : « Vous parlez français ? ». Sa réponse étant positive, vous le remerciez de vous avoir attendu si longtemps. Il vous répond « A votre service ». Il n’en faut pas plus pour refaire de lui un gentleman.

La mosquée El Amine à Beyrouth

Arrivé à bon port mais affamé, vous vous retrouvez à errer après minuit dans Beyrouth à la recherche d’une épicerie ouverte. Sans votre bagage (qui contient, entre autres, vos habits et vos chargeurs de toutes sortes), vous vous sentez semblable aux premiers hommes, animé uniquement par un instinct de survie dans ce milieu hostile et inconnu de vous.

Le lendemain matin (un dimanche), au cœur du quartier Gemmayzeh, un seul café semble ouvert rue Gouraud, là où la veille tous les bars et restaurants étaient pleins à craquer. Le patron de l’établissement est antipathique au possible (peut-être parce que vous avez commis l’erreur de lui parler directement en français alors qu’il n’en parle pas un mot), mais vous n’avez pas le choix, vous lui commandez un expresso. Il s’avère excellent. Son prix est de 2000 livres libanaises mais vous n’avez en poche que des coupures de 50.000. Dans sa grande générosité (et ronchonnerie) le tenancier préfère vous dire que vous pouvez filer plutôt que chercher de la monnaie. Pour tenter de trouver un compromis et ne pas vous en aller comme un voleur, vous dites que vous reviendrez le lendemain pour régler. Mais vous trouvez une boulangerie au coin de la rue, dans laquelle vous achetez quelques viennoiseries qui complètent ce premier petit-déjeuner beyrouthin, faites de la monnaie et retournez payer le cafetier bougon. Ouf, vous n’avez plus besoin de revenir le lendemain.

Dans le quartier des hôtels du bord de mer à Beyrouth

Vous atteignez en milieu d’après-midi la fameuse grotte aux pigeons, sur la corniche qui longe la Méditerranée. Là, une touriste occidentale a bien lu les recommandations en matière de mœurs : elle se baigne toute habillée (jean et T-shirt), tandis que ses camarades plongent allègrement en caleçon. Mais dès quinze heures, le soleil est bas sur l’horizon. Vous rentrez à votre auberge de jeunesse en vous promettant de commencer vos journées plus tôt.

Vue de la Méditerranée depuis le quartier de Raouché à Beyrouth

Car Beyrouth est une ville incroyablement riche. Outre son Musée National, son architecture typique datant de l’époque du mandat français, un des aspects les plus intéressants est (malheureusement) les traces de la guerre civile. Une vingtaine d’années après, malgré le vaste programme de reconstruction qui a été lancé, on trouve toujours des immeubles éventrés et d’innombrables impacts sur le béton. Parmi ce paysage de désolation, vous restez particulièrement interloqué par un dôme gris criblé de balles qui trône au centre de la ville, objet urbain non identifié visible depuis la Place des Martyrs.

Ancien cinéma de Beyrouth tombé en désaffection

Moins poli

La deuxième ville dans laquelle vous élisez domicile temporaire est Tripoli, au nord du pays. Cette cité possède un caractère oriental et traditionnel plus affirmé que Beyrouth. Vous n’êtes plus dans une capitale mondialisée mais dans une ville de province du monde arabe. Des carcasses d’animaux fraîchement tués pendent aux crochets des bouchers dans les souks, les ruelles sont étroites et peuplées d’enfants. Comme à Pingyao en Chine ou dans d’autres régions peu cosmopolites, ils vous saluent d’un « How are you? » tandis que les adolescents s’essaient au « Where are you from? ». Vous sentez qu’à Tripoli, le touriste est plus rare qu’ailleurs. Et déplorez que tous ces enfants courent dans les dédales des souks en faisant semblant de s’entretuer avec des fusils en plastique, imitant déjà les grands.

Enfants dans les souks de Tripoli

Pour visiter un bain ottoman, le hammam al-Jadid, vous savez que vous devez vous procurer la clé auprès d’un des commerçants de la rue, mais vous ignorez comment procéder. Vous voyant un peu désemparé, un jeune homme vous demande ce que vous cherchez, et vous indique la personne à qui vous pouvez vous adresser. Moyennant une somme dérisoire, vous obtenez le sésame qui va vous permettre d’admirer le splendide hammam. Il brille notamment par la qualité de ses sols et l’attention portée aux ouvertures taillées dans ses coupoles.

A l'intérieur du hammam al-Jadid à Tripoli

La visite du Château de Saint-Gilles se fait sur un mode moins pacifique. Vous passez devant la forteresse, mais constatez la présence d’une grosse jeep en cachant l’entrée ainsi que des militaires et des armes en abondance. Il faut simplement ne pas se décourager. Au Liban, l’armée est présente partout, mais cela ne veut pas dire que les accès sont bloqués. Dans la majorité des cas, il faut passer comme si de rien n’était.

Le Château de Saint-Gilles à Tripoli

Splendeurs du passé

Nombreux sont les endroits du Liban où il est possible d’admirer des merveilles des temps anciens. Le site archéologique de Byblos en est un bon exemple, car diverses strates du passé s’y superposent. La ville détient le titre de « plus vieille cité habitée au monde », puisque son histoire s’étendrait sur 7000 ans. Du logis chalcolithique à la maison contemporaine en passant par le Château des Croisés et le théâtre romain, on a vraiment l’impression, comme à Berlin, de faire des sauts de différentes envergures dans le temps.

Le Château des Croisés à Byblos

A Batroun, située entre Beyrouth et Tripoli, c’est la cathédrale Saint-Etienne (Mar Estephan) qui s’impose comme la plus belle curiosité de la ville. Quant à Notre Dame de la Mer, elle permet par l’intermédiaire de sa terrasse à arcades de bénéficier d’une vue reposante sur la Méditerranée.

L'église Mar Estephan à Batroun

Mais c’est Baalbek qui parmi les attractions « antiques » vous aura fait la plus forte impression. Arrivé sur place au petit matin, quasi à l’ouverture, vous pénétrez dans un site désert. Après l’entrée dans l’avant-cour, puis dans la cour, vous pouvez observer à l’envi le temple de Jupiter, qui, bien qu’il n’en reste que six colonnes, apparaît comme bien plus majestueux que le temple de Bacchus tout proche et dont les proportions sont pourtant plus importantes que celles du Parthénon d’Athènes. Less is more. Comme si dans l’esprit du touriste du XXIe siècle que vous êtes, plus le vestige était dégradé, plus il gagnait en prestige. En réalité, c’est aussi parce qu’il gagne en verticalité.

Le temple de Jupiter à Baalbek

A la sortie du site, plusieurs boutiques vendent au milieu de souvenirs innocents des T-shirts du Hezbollah, et deux vendeurs vous apostrophent coup sur coup afin d’éveiller votre intérêt pour cette marchandise. Vous comprenez qu’il est temps de quitter la ville : le présent y est bien plus dérangeant que le passé dans lequel vous ne trouviez que calme et volupté.

Ces douces sensations, vous les retrouvez heureusement au Château de la mer à Saïda. Le lieu, isolé de la ville par une passerelle surplombant l’eau, est assez peu fréquenté, si ce n’est par des couples de Libanais se cachant dans les recoins de la forteresse afin de pouvoir se bécoter en toute tranquillité. Si les Croisés avaient su que l’édifice servirait à cela ! Dans le cas où ces personnes vivent chez leurs parents mais ne sont pas encore mariées, il doit leur être difficile d’avoir un tant soit peu d’intimité. Or, Saïda est une ville assez traditionnelle, il n’est donc pas question de s’embrasser dans la rue. D’où le refuge que de tels sites constituent. Il en est de même à Tyr, où l’un des deux sites archéologiques est très prisé des amoureux.

Le Château de la mer à Saïda

Mais Tyr se situe encore plus au sud que Saïda, et lorsque vous vous y rendez en bus, vous ne croiserez pas tout de suite des tourtereaux, mais d’abord des soldats et des chars de la Finul, avant de pénétrer dans la ville, ainsi que de nombreuses banderoles du Hezbollah. Le décor est planté. Pour parfaire cette ambiance peu rassurante, le premier site se trouve à proximité du camp palestinien d’El Bass, et il est déconseillé de s’approcher de tels lieux. Mais vous ne rencontrez aucun problème dans les parages. Comme à Byblos, différentes couches d’histoire se superposent voire se télescopent. Il faut passer outre les conflits du présent pour pouvoir accéder aux richesses du passé. Heureusement, le deuxième site, dans le centre-ville, est bien plus paisible, et les amoureux ne s’y sont pas trompés. C’est sur ces ruines que la présence de la mer est la plus fascinante : le visiteur est plongé dans un vertige et une immensité aussi bien temporels que spatiaux. La Méditerranée, à perte de vue vers l’avant ; l’ancienne ville impériale romaine, des dizaines de siècles en arrière.

Colonnes sur le site archéologique de Tyr (centre-ville)

Le temple d’Echmoun, accessible depuis Saïda, est parmi tous les sites visités celui dont les éléments sont les plus dégradés. Accueilli très fraîchement par un gardien qui semble mettre un point d’honneur à ne pas vous dire bonjour (il est occupé à déraciner les mauvaises herbes qui envahissent le sol), vous constatez l’état d’abandon dans lequel tombe progressivement le site. Le dépliant que vous aviez trouvé sur ce temple présente un chapiteau décoré de protomés de taureaux, mais ces derniers ont disparu. Ont-ils été volés ? Sont-ils trop abîmés pour être encore exposés au public ? Le cas de la « mosaïque des saisons » est malheureusement moins mystérieux : sur votre brochure, elle paraissait magnifique. Lorsque vous la localisez in situ, elle est méconnaissable, à la fois éventrée et dévisagée. Combien d’années se sont écoulées depuis le cliché du dépliant ? Et pourquoi laisse-t-on les mauvaises herbes grignoter les splendides mosaïques ? Qu’a fait le gardien pendant tout ce temps, lui qui semblait si occupé à régler son compte à la végétation parasite ? C’est à ce moment qu’il se rappelle à votre bon souvenir et d’une manière toujours aussi peu élégante, vous fait comprendre qu’il est temps de partir, sans que vous n’en compreniez la raison.

Détail d'une des mosaïques du temple d'Echmoun

Dans la journée, vous regagnez Beyrouth et passez l’après-midi au Musée National. Par une incroyable coïncidence, vous trouvez au rez-de-chaussée les fameux protomés de taureaux qui faisaient défaut le matin même au temple d’Echmoun. Vous êtes très contents pour eux car ils se portent sûrement mieux ici, même déplacés hors de leur milieu naturel.

Vous consacrez votre ultime journée à visiter la région du Chouf, qui offrira les merveilles les plus colorées du voyage, complétant le tableau avec les dernières touches manquantes. Le palais de Bachir II Chehab à Beiteddine vous semble incroyablement moderne suite aux nombreuses visites d’endroits multimillénaires. Le XIXe siècle, au Liban, c’est comme si c’était hier. Et le fait que l’édifice ait été construit d’après des plans d’architectes italiens ne le rend que plus familier à vos yeux. En effet, l’Europe semble bien proche, et les vitres colorées de certaines pièces vous laissent croire un instant que vous vous trouvez dans un salon de thé d’Alice au pays des merveilles.

Fenêtres du palais de Bachir II Chehab à Beiteddine

Ailleurs, de nombreux motifs et formes rappellent que ce palais est bel et bien un chef d’œuvre de la culture arabe. Mais c’est à Deir el Qamar, village perché à 850 mètres d’altitude, que vous trouverez le style le plus spécifiquement libanais, fait d’arcs brisés et de cette alternance si classieuse de pierres jaunes et blanches.

Dans la cour du Sérail de l'Emir Youssef Chehab à Deir el Qamar

Armée jusqu’au dedans

Comme vous l’avez constaté à Tripoli, il faut composer au Liban avec la présence militaire. C’est peut-être l’élément le plus récurrent du paysage, et on doit s’en accommoder. L’épisode le plus violent pour vous a été le retour de Bcharré vers Beyrouth : quelques kilomètres avant la capitale commencent des embouteillages, et la gare routière Charles Hélou est fermée. Les militaires quadrillent la ville. Partout, des drapeaux nationaux, des jeeps, et même des hélicoptères. Ça y est, le pays est menacé par des forces étrangères, il prépare sa défense, voire sa riposte, et c’est bien votre veine, vous vous retrouvez au milieu de tout ça. Car ce déploiement est très impressionnant, à vrai dire vous n’aviez jamais vu ça (vous n’avez pas l’habitude de fréquenter des pays guerriers), et vous êtes pris d’un sentiment d’angoisse. Quand le conflit va-t-il éclater ? Beyrouth va-t-elle être bombardée ? Après une petite enquête, il s’avérera que cette démonstration de force faisait simplement partie des festivités lancées à l’occasion du jour de l’indépendance du Liban, comme chaque année.

La mairie de Beyrouth

Parfois, le rapport aux soldats sera plus personnel, mais toujours aussi angoissant. Lors de votre visite de la partie du centre-ville de Beyrouth où les travaux de reconstruction battent leur plein, vous distinguez un étrange immeuble assez haut, fin, et apparemment creux. Il ne vous en faut pas plus pour le photographier, mais instantanément, un militaire posté là demande à regarder le contenu de votre appareil, et vous fait effacer le cliché. Puis, il vous tape dans le dos, comme pour vous signifier que c’est bien, vous êtes coopératif et obéissant. Quelques minutes après, vous souhaitez prendre en photo une belle maison méditerranéenne innocente, mais avant même que vous n’ayez pu le faire, un soldat vous signale que c’est également impossible.

La tour Murr à Beyrouth

Cette fameuse tour (Murr) a servi de repaire pour les snipers et les milices lors de la guerre civile, et après le retour à la paix, n’a pas trouvé de réhabilitation faute d’accord entre ses propriétaires. De plus, sa structure a été jugée peu solide par certains architectes, et il a été conseillé de la démolir, mais cela n’a jamais été fait. Aujourd’hui, elle attend d’être fixée sur son sort et reste manifestement un sujet sensible.

Au lendemain de cet épisode, dans le même quartier, on vous interdit de faire des photos du Grand Sérail, dont il est d’ailleurs impossible de s’approcher. Le lendemain encore, rue Daouk, alors que vous cherchez la maison du même nom, vous apercevez de loin la tour Murr. Vous la photographiez discrètement, et tentez simultanément de localiser la maison Daouk. Un agent de sécurité vous rattrape, il parle un peu français et vous lance un « Tu as des problèmes », dont le ton hésitant ne vous permet pas de déterminer s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation à conséquences immédiates.

L'immeuble Barakat à Beyrouth

Votre curiosité vous a-t-elle encore mis dans le pétrin ? Allez-vous devoir passer la nuit au commissariat ? Innocemment, vous confiez à l’agent l’objet de vos recherches et présentez votre guide en gage de bonne foi. L’homme vous indique une direction où vous pourrez trouver la maison. Vous ne parviendrez pas à la localiser, mais vous êtes tiré d’affaire. Et quelques dizaines de mètres plus loin, dans une rue déserte, un soldat vous fait signe que vous pouvez passer, mais surtout, ne prenez pas de photo. Il vous gratifie d’un pouce levé, comme on donnerait un sucre à un chien docile. A vos dépens, vous apprenez à devenir un touriste modèle.

La relation la plus poussée avec le personnel militaire sera tissée à Saïda. En effet, pour aller visiter le Château de Beaufort, à 40 km de là, il faut une autorisation préalable car l’édifice est situé dans la zone anciennement occupée par Israël, libérée en 2000, mais toujours extrêmement sensible. Vous vous rendez donc dans une caserne de Saïda dont la gérante de votre pension vous a donné l’adresse. Il vous est encore une fois très impressionnant de vous retrouver au milieu de tous ces soldats et drapeaux. Vous devez présenter votre passeport et laisser votre appareil photo à l’entrée. Puis, dans un bâtiment préfabriqué, un homme vous demande la raison de votre venue. Vous évoquez le Château de Beaufort, et il vous demande : « C’est tout ? ». Comme c’est le cas, il vous dit simplement « Va ». Bien plus simple que ce que vous pensiez. Mais au moins, vous êtes en règle.

Barbelés au Château de Beaufort

Enfin, l’avant-dernier jour, comme vous avez décidé de vous rendre au temple d’Echmoun à pied depuis Saïda (45 minutes de marche), il arrive un moment où vous vous perdez légèrement. Vous voulez longer le fleuve par le nord alors qu’il fallait prendre au sud. Vous commencez à fouiller dans les broussailles. Mais vous êtes sauvé : trois militaires qui roulaient sur la voie rapide arrêtent immédiatement leur jeep et vous demandent ce que vous cherchez. Vous mentionnez le fameux temple, et ils vous indiquent comment le rejoindre. Pure gentillesse ou surveillance du territoire ? Il semblerait qu’au Liban un touriste un peu fouineur soit forcément un touriste suspect.

Le Nahr el Awali à Saïda

Mets et mezzés

Réputée comme la meilleure du Moyen-Orient, la nourriture libanaise n’est pourtant pas une valeur à 100% sûre. Effectivement, il y a du très bon, mais ce voyage vous a montré que la surprise, bonne comme mauvaise, était au coin de la rue. Pour votre premier déjeuner pris dans le pays, attablé dans un restaurant de la corniche de Beyrouth, et ne sachant pas tellement quoi commander, vous jetez votre dévolu sur quelque chose dont vous connaissez le nom. Vous montrez donc au serveur la ligne « Hommos » sur la carte, désirant simplement connaître quel goût cette préparation a dans son pays d’origine. Là, pour 5000 livres seulement (2€50), déboulent sur la table non seulement du houmous, mais du pain, de l’huile d’olive, des olives noires, des légumes vinaigrés ainsi qu’une tomate, un poivron vert et des brins de menthe. Et en plus de cette abondance inattendue, tout est excellent.

Vue sur la mer depuis un restaurant de la corniche de Beyrouth

Vous vous souviendrez de Tripoli comme de l’endroit où avez mangé le meilleur falafel. Car en France, vous appréciez déjà ce type de sandwich, mais dans la deuxième ville du Liban, les quelques feuilles de menthe glissées à l’intérieur le rendent exquis, complémentant à merveille la rugosité des boulettes de pois chiches. Ce soir-là, vous avez poursuivi avec un délicieux sandwich fait d’un pain au sésame et d’une mince tranche de fromage, le tout grillé à point par un vendeur de rue. Pas besoin de grande gastronomie pour faire un dîner goûteux. Celui-ci, qui plus est, était peu coûteux.

Plaque de rue à Tripoli

A Bcharré, après une longue marche au fond de la vallée de la Qadisha, vous laissez une Américaine originaire du Connecticut et habitant en Jordanie pour un an commander pour vous en arabe un « egg sandwich » (elle est végétarienne), qui s’avère être un sandwich à l’omelette, néanmoins délicieux. Là encore, c’est dans un snack minuscule qu’a eu lieu cette découverte culinaire savoureuse.

Au rayon des douceurs, on peut citer la fameuse limonade de Batroun, dont vous voulez vérifier la réputation si consciencieusement que vous en commandez dans deux établissements différents lors de votre passage en ville. La comparaison vaut le coup, car même si elle est invariablement rafraîchissante, ce n’est effectivement pas la même boisson qui est servie partout. Les flans agrémentés de fleur d’oranger, de pistache ou de cannelle sont très appréciables, et vous avez pu constater la qualité des pâtisseries vendues sur le marché du port de Tyr (même si les meilleures sont censées se trouver dans les boutiques de Tripoli).

Chaises de bar à Batroun

Un soir, à Beyrouth, vous commandez du houmous agrémenté de pignons et de viande hachée. Le plat n’est pas d’une grande finesse. Pourtant, avec un peu de pain, il vous rassasie. Mais vous êtes malade toute la nuit. Cela ne pouvait pas plus mal tomber, puisque vous gagnez Zahlé le lendemain, considérée comme la capitale gastronomique du Liban. Or vous êtes incapable d’avaler quoi que ce soit de la journée, exit donc le délicieux dîner que vous vous étiez prévu de longue date dans cette ville.

Heureusement, vous restez un jour supplémentaire à Zahlé, et le deuxième et dernier soir, vous êtes en mesure d’aller manger dans un de ces fameux restaurants installés au bord de la rivière Berdaouni. Mais un seul d’entre eux est ouvert (c’est la basse saison), vous n’avez donc guère le choix, même s’il est décrit comme une institution. Malgré cela, vous allez tomber de désillusion en désillusion : pour commencer, votre serveur ne parle presque pas anglais. Ensuite, vous pensiez pouvoir bénéficier, comme lors de votre premier repas libanais, d’un véritable mezzé. Or il n’existe pas de telle formule, il faut commander petit plat par petit plat, et vous n’en avez ni la patience ni le courage (ni le porte-monnaie). Vous choisissez tout de même un taboulé, dont on vous a vanté les mérites. Mais vous avez du mal à vous faire à l’absence de blé concassé qui fait de cette entrée une simple salade de persil et de tomates, assez difficile à avaler (bien que ce soit la manière libanaise de le préparer).

Boutique de farces et attrapes à Zahlé

Vous tentez de vous rattraper sur le plat de résistance, constitué de deux brochettes d’agneau accompagnées d’une demi-tomate, un demi-oignon et un peu de pain. La présentation est très décevante, le goût quelconque. Le dessert peut-il encore sauver votre soirée ? Vous optez pour celui intitulé « Berdaouni specialty ice-cream ». Avec un nom pareil, c’est forcément le bon choix. Mais votre serveur vous répond « No ». Même pas quelque chose comme « Désolé, monsieur, nous n’en avons plus » ou « Nous vous conseillons à la place les fruits de saison ». Uniquement « No ». C’en est trop pour votre amour-propre, vous demandez l’addition. Et pour couronner le tout, il manque mille livres dans la monnaie que l’on vous rend (une paille, mais c’est pour le principe). Un mythe s’est écroulé ce soir-là, les institutions ne sont vraiment plus ce qu’elles étaient.

Cette expérience ne vous a pas découragé lorsqu’il s’est agi quelques jours plus tard de pousser la porte de l’un des meilleurs restaurants de Saïda. Avec vue sur le Château de la mer, le déjeuner ne peut que bien se passer. L’alliance de saveurs du « fromage grillé à la sauce basilic » vous intrigue et finit par emporter votre choix. En attendant que le plat arrive, vous vous plaisez à imaginer ce à quoi il va ressembler. Lorsque enfin il est posé sur votre table, il apparaît exactement comme vous l’aviez conçu dans votre tête, et en outre, c’est une franche réussite culinaire. On peut donc difficilement parler de surprise totale, mais au moins, vous n’avez aucunement été déçu.

Terrasse de restaurant à proximité du Château de la mer à Saïda

Pipole

Les auberges de jeunesse, les transports ou le simple fait d’être là, dans le pays, ont engendré quelques rencontres notables. A commencer par L., Brésilienne ayant lâché ses études de médecine à Harvard pour voyager en Grande-Bretagne, Irlande, Espagne, Turquie et Iran. Parlant un anglais parfait, elle semble à l’aise partout, même en terre persane où elle a dû porter le voile. Ses diverses expériences confirment votre idée que le meilleur moyen de voyager sereinement est de se faire le plus petit possible. Très au fait de littérature et de culture françaises, elle vous parle de Camus, Simone de Beauvoir, et même Bardot ou Beigbeder. Timidement, pour lui rendre la politesse, vous évoquez Gilberto Gil et La Cité de Dieu, têtes de gondole parmi les têtes de gondole.

A l'intérieur du centre culturel français de Deir el Qamar

Le jour où vous devez joindre Bcharré depuis Tripoli, c’est la fête de l’aïd, la fréquence des bus est donc réduite et vous avez du temps pour converser avec votre voisine en attendant que le véhicule démarre. Par son mari, J. est franco-libanaise : les hommes peuvent donner la nationalité à leur femme, mais l’inverse n’est pas vrai. Elle déplore cette loi sexiste mais dit que le pays fait tout de même des progrès : désormais, il est possible de donner sa nationalité à ses enfants, ce qui n’était pas le cas auparavant. Elle reste très dure avec son pays : selon elle, le Liban est « nul », sauf pour la capacité intellectuelle de certains grands hommes, malheureusement exilés pour bon nombre d’entre eux. Elle évoque par exemple le PDG d’un grand groupe automobile français. Indigné, vous lui rétorquez que le Liban est tout sauf nul dans beaucoup de domaines : la culture, la cuisine… A ce propos, qu’avez-vous préféré depuis que vous êtes ici ? Vous citez le fameux falafel tripolitain. Elle vous conseille de goûter le taboulé (avec le succès que l’on sait).

Restes d'affichage à Tripoli

Votre interlocutrice a connu la guerre et dit qu’elle vit encore et toujours dans la peur. Elle est chrétienne et estime que lorsque les choses s’enveniment, ce sont les minorités qui paient. Quant aux enfants qui jouent dans les rues avec de fausses armes, elle aussi trouve cela triste. Les hommes politiques, eux, elles les trouve nerveux et menaçants. Est-ce la même chose en France ? Mais elle se réjouit du multiculturalisme ancré au Liban. Elle vous indique que lorsqu’on envoie un sms à quelqu’un pour s’enquérir de son état, il arrive qu’on utilise anglais, arabe et français dans le même message. Au moment des présentations, c’est-à-dire des adieux, votre prénom lui évoque une marque d’alcool qui semble bien plus populaire à l’étranger qu’en France : à Sydney déjà, l’un des occupants de votre dortoir avait immédiatement cité ce nom.

Tripoli vue depuis le Château de Saint-Gilles

A Zahlé, vous êtes salué par deux adolescentes qui semblent heureuses de tomber sur un touriste français. C’est l’occasion de pratiquer cette langue. L’une d’elles pointe du doigt une de ses amies qui porte une mini-jupe et dit « Vous voyez, ça, ce n’est pas bien ». Elles aimeraient vous aider, mais que cherchez-vous au juste ? Vous parlez des caravansérails, mais elles ne connaissent pas ce mot. Et devant vos tentatives de prononcer correctement le vocable « khan », elles font la même mine perplexe. Toutefois, elles vous montrent où se situent les souks et vous souhaitent une bonne journée avant de partir pour la messe.

Bus à Zahlé

C’est une femme voilée qui vous adresse la parole dans le bus Beyrouth-Saïda. Jamais vous n’auriez engagé la conversation, sachant par exemple qu’il est très mal vu de serrer la main à une telle personne. Vous êtes comme cette Occidentale qui nageait avec ses vêtements, c’est-à-dire pas ici pour tenter le diable. Mais N., étudiante en business banking, fait partie d’une génération moderne et décomplexée. Elle a vu votre livre en français et a deviné votre origine. Elle-même préfère cette langue à l’anglais, et trouve l’arabe difficile. Malgré sa volonté de s’affranchir des traditions, N. en subit encore le poids pour son plus grand malheur : il y a quelques années, elle aurait voulu épouser un chrétien, mais sa famille, musulmane, s’y est opposée.

Une autre femme voilée, mais portant du rouge à lèvres cette fois, vous aborde dans le bus qui relie Tyr à Saïda. C’est une future étudiante en business. Elle n’est jamais sortie du pays sauf pour aller en Syrie, et aimerait beaucoup aller à Paris. Elle trouve cela vraiment bizarre que vous voyagiez seul.

Plaque à l'entrée du Château de la mer à Saïda

Si au Liban on n’hésite pas à parler au touriste, beaucoup d’habitants font, en outre, preuve d’une gentillesse désintéressée qui semble inscrite dans l’ADN du pays. C’est ainsi qu’à Tripoli, une femme va regarder avec vous votre plan pendant plusieurs minutes et demander en arabe à un chauffeur de taxi de vous déposer près de votre pension. Tandis qu’à la sortie de la maison de Khalil Gibran à Bcharré, la femme qui gère la permanence vous offre des noix, le chauffeur de bus qui vous amène à Baalbek vous propose une cigarette. Et lorsque vous étiez perdu au bord de l’autoroute à Batroun, un homme dans un café vous a indiqué l’escalier qu’il fallait emprunter pour atteindre la vieille ville. Paradoxalement, la violence n’appelle pas la violence, et c’est comme si petit à petit, par des milliers de micro-gestes, on essayait de guérir les énormes dommages causés par la guerre que le pays a subis ces trente-cinq dernières années.

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Classé dans Notes de voyage

Chili

(Voyage réalisé du 14 au 28 octobre 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Piments de Saint-Jacques

Comme d’habitude, les premières minutes en terre étrangère auront constitué un moment de flottement. A l’arrivée à l’aéroport de Santiago, alors que vous cherchez un distributeur automatique afin de vous procurer des pesos, un homme vous aborde et se propose de vous aider. Il vous conduit vers la machine en question (qui, à votre décharge, était assez difficile à trouver) puis vous montre le bus qui se rend au centre-ville. Evidemment, malgré un vague badge qui se balade autour de son cou, cet homme n’est pas employé par l’aéroport pour aider gracieusement les touristes perdus. Il travaille pour lui seul et réclame un pourboire, à plus forte raison qu’il a pu constater la quantité de billets de banque que vous avez retirés. De votre côté, vous êtes mal à l’aise avec cette liasse représentant peut-être une somme supérieure au salaire minimum local. Dans la précipitation, au lieu de dire simplement non, vous lui tendez votre plus petite coupure : 5000 pesos. Vous venez de découvrir à vos dépens le job le plus rentable de la planète.

Restaurant à Santiago

A la sortie du métro, on se montre plus bienveillant avec vous : des étudiants chiliens veulent absolument prendre une photo en votre compagnie. Vous êtes étranger, cela leur rapporte des points dans un jeu dont vous ne saisissez pas les règles. Toujours est-il qu’il oppose plusieurs équipes, et qu’une deuxième se présente aussitôt pour vous compter également parmi leurs trophées. Sacré accueil, vous dites-vous.

Parvenu à votre auberge de jeunesse, vous tentez de faire illusion en acquiesçant aux mots d’espagnol que l’on vous adresse, en prononcez vous aussi quelques uns, mais dès que vous êtes assis à la table du petit-déjeuner (que l’on vous a gentiment proposé de prendre alors que vous n’y avez pas vraiment droit), la conversation se fait en anglais, votre castillan étant trop limité. Ô surprise, l’employée avec qui vous échangez quelques mots parle aussi l’allemand, elle part demain pour habiter à Hambourg pendant quelque temps. Pour la forme, une partie de la discussion se fera donc également dans la langue de Goethe. Et vous prenez une belle leçon de polyglottisme. Des hispanophones, parler allemand ? Oui, c’est possible. Vous vous promettez de faire des progrès rapides en espagnol pour ne plus revivre des situations aussi improbables.

Œuvre exposée au Musée des Beaux-Arts de Santiago

Au cerro san Cristóbal, colline d’où l’on peut bénéficier d’une belle vue sur la ville, vous avez pitié pour des Brésiliens, présents en nombre dans votre wagon de funiculaire. Vont-ils être déçus par la statue de la Vierge qui coiffe le sommet du cerro ? Elle fait pâle figure par rapport au Christ Rédempteur de Rio, dont elle semble une miniature complexée. Peut-être ces touristes sont-ils venus constater la suprématie du Brésil en Amérique latine ?

Un nouvel épisode de fascination internationale se produit lorsque des écoliers vous interpellent (« ¿Extranjero? »), vous ayant repéré à plusieurs dizaines de mètres. Pour une raison que vous avez du mal à cerner, eux aussi souhaitent une photo avec vous. Ainsi qu’un autographe. Alors, pendant quelques instants, vous vous prenez pour un joueur de football à la sortie du stade devant ses supporters. L’un deux vous demande de quel pays vous venez et, suite à votre réponse, vous donne une « Prière à la mère de Santiago », en français dans le texte. Vous restez là bouche bée, abasourdi par tant de vivacité.

Vue de l'Immaculée Conception du Cerro San Cristóbal (Santiago)

Dans le vestibule de La Chascona, maison de Pablo Neruda à Santiago, vous optez pour une visite guidée en espagnol, même si l’anglais est également disponible. Il s’agit de mettre en pratique vos récents vœux. Vous saisissez finalement une bonne partie des explications, et de toute façon, nul besoin d’être expert en castellano pour comprendre que le poète était un formidable collectionneur d’objets du monde entier et les disposait à merveille dans sa demeure.

Dans le jardin de La Chascona à Santiago

C’est une maison bleue

A moins de deux heures de bus de Santiago, Valparaíso vous ouvre les bras. Cette ville portuaire au passé glorieux tombée en déclin depuis l’ouverture du canal de Panama, vous attendez qu’elle vous éblouisse par l’éclat de ses centaines de maisons colorées. Mais auparavant, il va falloir régler des questions plus prosaïques. Le premier matin, vous vous levez tôt afin de pouvoir prendre une douche avant que les candidats ne se bousculent au portillon de la salle de bain. Mais le chauffe-eau est éteint. Celui de la cuisine, par miracle, est encore en marche. A défaut d’allumettes, vous utilisez un des flyers publicitaires posés sur la commode de l’auberge de jeunesse pour transporter le feu jusqu’à la salle de bain. Votre première manœuvre échouant, vous vous y reprenez à plusieurs fois. Plus tard, vous apprendrez de la bouche de vos camarades de dortoir que c’est comme cela partout, à Valparaíso : si l’on veut de l’eau chaude, il faut le demander. Un des signes du déclin ?

Agrumes de Valparaíso

Autre découverte : le Musée des Beaux-Arts, qui bien que fermé, se laisse admirer de l’extérieur, aurait toute sa place dans un quartier Art Nouveau d’Helsinki, entre ce bâtiment et celui-ci.

Museo de Bellas Artes, Valparaíso

L’après-midi, vous parcourez l’Avenida Alemania avec un compagnon de route. Alors que vous surplombez la ville, il vous raconte comment il s’est fait administrer un sédatif à son insu puis voler son sac à dos à Buenos Aires. Il a perdu appareil photo, lecteur mp3, argent liquide… Après comparaison avec ce qui vous est arrivé à Cape Town, vous vous estimez heureux.

Redescendus dans la ville basse, vous tentez de remonter sur une colline. Mais à peine avez-vous marché quelques mètres dans un quartier qui semble un peu plus mal famé que la moyenne, une femme vous dit de ne surtout pas monter, car il y a des voleurs plus haut. Quelle bienveillance à l’égard du touriste… Vous vous dites que vous devez lui peut-être la vie, en tout cas une fière chandelle.

Vue de Valparaíso depuis l'Avenida Alemania

Le soir, à l’auberge de jeunesse, on vous demande de montrer quelques unes de vos photos de voyage, et vous vous exécutez avec plaisir (Mali, Thaïlande, Brésil…). Malgré le fait que vos camarades de dortoir soient français, leur intérêt pour les pérégrinations à l’étranger rend l’ambiance internationale, et ce n’est pas pour vous déplaire.

Mais le plus important est ce qui va suivre. Il y a plusieurs mois de cela, au moment de décider quelles seraient vos destinations, vous aviez pensé au Chili justement en raison de la beauté de Valparaíso. Après avoir admiré des photos sur Internet, il vous fallait voir cette ville en vrai. En particulier, vous vous étiez arrêté sur un cliché qui revenait souvent dans les pages de recherche d’images : une construction au style architectural hybride voire indéfinissable, mais assez élégante et de couleur bleue, qui domine l’océan (vous pouvez faire le test).

Contrairement à d’autres édifices emblématiques d’une ville, comme la Tour Eiffel à Paris ou l’Opéra de Sydney, celui-ci semblait être anonyme. En y regardant d’un peu plus près, impossible d’en trouver l’adresse ou même le quartier. Cette maison, c’était Valparaíso. Pas une construction pédante, officielle, référencée partout, mais une bâtisse, comme il en existe tant d’autres, et qui avait cependant fini par sortir du lot par sa grâce et sa position stratégique au-dessus de la mer.

Le port de Valparaíso vu du Paseo 21 de Mayo

Le premier jour, vous n’aviez pas pris la peine de la chercher, cette maison. Mais pour votre deuxième (et dernière) journée sur place, il fallait absolument faire quelque chose. C’est ainsi que la veille, vous poussez les recherches plus loin et apprenez que la bâtisse pourrait se trouver sur le cerro Artillería. Si l’on examine sa position par rapport au port, l’hypothèse est plausible. De plus, la présence de rails sur certaines images indique que la construction tant convoitée est à proximité d’un ascensor. Or il en existe un qui mène au cerro Artillería…

Dans la pratique, il se trouve que l’ascenseur ne fonctionne pas, vous grimpez donc la colline à pied, et cela vous permet de photographier de belles maisons, pour commencer. Arrivé au cœur du quartier Artillería, aucune trace de la fameuse demeure. Vous vous dirigez donc vers le Paseo 21 de Mayo, d’où l’on a une vue imprenable sur le port. Mais soudain, la délicate construction en bois peint apparaît dans votre champ de vision. Ça y est, vous y êtes. Vous l’admirez de loin, de près, faites des photos sous tous les angles.

La construction en question : tout ça pour ça ?

La « rencontre » avec cet édifice bleuté vient valider votre imaginaire par quelque chose de tangible, et c’est encore mieux qu’à New York, où vous aviez déjà rempli de réel votre topographie en creux. Ici, le fait que cette maison n’ait pas de nom officiel (elle est actuellement occupée par un restaurant dont le nom signifie « mer bleue » en mapuche) ou ne soit pas particulièrement mise en valeur par la municipalité est assez réjouissant et symbolique : à Valparaíso, la beauté peut surgir n’importe où, elle ne se trouve pas sur des sentiers balisés.

C’est d’ailleurs l’ensemble de la ville qui enchante le promeneur par la multitude de couleurs vives et variées qui y surgissent, le cas particulier de cette construction ne devant pas éclipser la cohérence du tout. Si les quelques bâtiments officiels de la ville sont assez empâtés, l’impression créée par le fourmillement de maisons bariolées est exceptionnelle. Il est même possible qu’elle l’emporte sur celles provoquées à Katajanokka, Bo-Kaap ou Santa Teresa, pour rester sur le terrain des lieux multicolores où l’on ne sait plus où donner de la tête.

Alignement de maisons à Valparaíso

En fin d’après-midi, il est temps pour vous de visiter une demeure qui brille cette fois par son intérieur : La Sebastiana, où Pablo Neruda séjournait lorsqu’il venait à Valparaíso. A l’instar de sa maison de Santiago, il a aménagé celle-ci avec diverses trouvailles, comme de remarquables anciennes cartes géographiques. En matière de décoration, l’homme avait bon goût, et trouvait que boire dans des verres colorés rendait celui de l’eau meilleur. De votre côté, vous attendez la nuit avec impatience : vos yeux ont été mis à rude épreuve toute la journée, ils réclament un peu de repos.

Sereine, ne vois-tu rien venir ?

La nuit joue son rôle, puisqu’elle vous amène à bord d’un bus vers la cité de La Serena, bien moins exubérante que votre destination précédente. Pas de myriade d’habitations chatoyantes ici, et le temps est gris. Vous décidez de commencer par rendre visite à l’océan. Une fois le faro atteint, vous marchez plusieurs kilomètres le long d’une plage assez désolée. Au fur et à mesure que vous vous éloignez de la ville, des enfants qui jouent au football vont laisser la place à des personnes âgées promenant leur chien, puis des chiens errants, puis plus rien, ni personne. La haute saison n’est visiblement pas encore là.

Le phare du bord de mer de La Serena

Vous atteignez l’endroit où les pêcheurs du coin gardent leurs bateaux. Certains les peignent, d’autres les réparent. Des pélicans sont aussi présents en groupe, attendant peut-être que le soleil se lève pour partir à l’assaut des bancs de poissons. Après cette promenade dans le vent et la pluie, vous prenez un taxi pour faire dans l’autre sens les kilomètres qui vous séparent du centre-ville : vous n’avez pas beaucoup dormi et ne souhaitez pas perdre toutes vos forces dans la bataille du bord de mer.

Barque sur la plage entre La Serena et Coquimbo

Le reste du temps passé à La Serena sera consacré à en dénicher les merveilles. Car ce n’est pas une ville terne. Il s’agit simplement de combiner les moyens d’en trouver les lieux remarquables. Et cela devient vite un jeu, une forme d’enquête, pas toujours évidente. Car votre guide, pressé de passer aux villes suivantes, nomme de belles demeures coloniales mais n’en donne pas l’adresse. De même pour les églises, au nombre de 29, dont certaines apparaissent comme de petits bijoux, mais sans plus d’indications. Vous cherchez de l’aide auprès de l’Office du Tourisme, où l’on vous donne un plan de la ville avec chapelles, églises et demeures d’époque, mais ces dernières ne sont pas les mêmes que dans votre ouvrage. Qu’à cela ne tienne, vous aurez d’autant plus à explorer, et à voir, si vous trouvez.

L'église de Santa Inés à La Serena

Le cas de Santa Inés est d’ailleurs particulièrement intéressant, puisque cette église, petite merveille, n’est pas mentionnée dans votre guide. Vous vous félicitez de multiplier les sources d’information. Et c’est pour les demeures coloniales que le croisement donnera les meilleurs résultats. Ainsi que le fait de se laisser guider par ce qui attire votre oeil : c’est de cette façon qu’une tourelle aperçue au loin dans la rue Cienfuegos vous mènera à la Casa Giliberto (dont vous n’aviez ni l’adresse ni la localisation sur un plan, mais qui par sa description vous avait mis l’eau à la bouche).

La tourelle majestueuse de la Casa Giliberto à La Serena

Le summum sera atteint avec la Casa Alfalfares, décrite comme « de style néoclassique italien », mais absente du plan déniché sur place. Comme à Valparaíso, le premier soir, vous faites des recherches sur Internet et parvenez à localiser l’emplacement possible de la demeure, qui reste toutefois drapée d’un voile de mystère : il en est assez peu question sur la toile. Vous sentez que cela ne va pas être évident : l’endroit est un peu excentré, au bout d’une route de campagne.

Le lendemain, en montant sur des hauteurs, vous repérez le chemin censé conduire à votre but. Mais à peine êtes-vous descendu sur cette route que vous n’êtes plus en mesure de voir l’édifice. Un mur de plusieurs mètres l’entoure, et l’accès semble impossible. Mais vous continuez à contourner le mur, pour pénétrer dans un terrain vague, d’où vous avez enfin une vue sur la Casa Alfalfares.

La Casa Alfalfares à La Serena

Elle est en effet splendide, mais on est forcé de le constater de loin. Pour en garder une trace photographique, il va falloir ruser. Les images que vous en retirerez seront soit pudiques, avec un premier plan mais l’arrière-plan flou, soit extrêmement zoomées et donnant un aspect de paparazzi, comme ci-dessus. Ce rendu ne fera qu’accentuer le sentiment d’inaccessibilité émanant de la noble demeure : la Casa Alfalfares restera comme la star de La Serena.

Au moment de quitter la ville et de prendre un bus pour la destination suivante, l’employée au guichet vous demande vos nom et prénom. Une fois que vous les avez énoncés, elle en attend plus, puis finit par vous demander : « c’est tout ? » Oui, en France, on a généralement un prénom et un nom. Le Chili semble bien plus abondant dans l’usage de nombres et apellidos. Les Français manqueraient-ils de panache ?

L’extra-terrestre

Nouvelle ambiance encore dans l’Atacama. Après avoir longé la côte du Pacifique, vous vous enfoncez à l’intérieur des terres pour ne plus parcourir que des zones désertiques, ponctuées de temps en temps par des villes dont la présence semble justifiée par la seule activité minière. Etranges cités à moitié fantômes et aux baraques ne dépassant pas un étage.

Une ville entre La Serena et Calama

Puis, c’est l’arrivée à San Pedro de Atacama, oasis blottie au milieu du désert. S’il y a beaucoup à voir dans les environs de ce village (salar, geysers…), vous optez pour El Valle de la Luna, qu’il est possible d’atteindre et d’explorer à vélo depuis San Pedro. Dans cette vallée, le changement est radical avec La Serena, et a fortiori, Valparaíso. Ici, ce ne sont pas les œuvres des hommes qu’il est donné d’admirer : l’extrême aridité du lieu empêche toute vie animale et végétale. Au contraire, ce sont les formes et motifs issus du travail des éléments sur la roche qui fascinent.

Cañón del Valle de la Luna, San Pedro de Atacama

Et ce silence…

L’aridité ambiante est telle qu’on la ressent lorsqu’on inspire par la bouche. L’air est sec et le soleil pur. C’est ainsi que parcourir à vélo la Vallée de la Lune, avec ses nombreuses montées et descentes, peut s’avérer assez exténuant si on n’a pas un minimum d’entraînement. Vous en venez à vous demander ce que vous faites là et si vous n’allez pas mourir de soif ou d’épuisement dans cet endroit que vous êtes paradoxalement venu visiter pour sa beauté et son calme. Mais vous ne cédez pas à la panique et trouvez l’énergie nécessaire pour regagner San Pedro, juste à l’heure pour rendre votre vélo.

Vue du volcan Licancabur depuis la route menant à la Vallée de la Lune

Au village, vous décidez que vous méritez amplement de quoi vous requinquer. Vous commandez un expresso, un jus de kiwi, une glace chocolat-orange et rose, puis encore un jus de banane. Le café n’a aucun effet, mais les autres délices vous permettent de vous refaire une santé (la facilité avec laquelle vous buvez les jus, pourtant énormes, en dit long sur votre état de déshydratation).

Le lendemain, le menu est heureusement plus facile. Il suffit de marcher quelques kilomètres vers le nord pour atteindre le Pukara de Quitor, ancienne forteresse édifiée par les Atacamènes. En grimpant au sommet, la vue sur la plaine évoque celle que vous aviez sur un des villages dogons au Mali. Plus loin, une étendue saline rappelle les marais salants de Palmarin au Sénégal.

Etendue saline dans le désert de l'Atacama

Dernier lieu visité, la Vallée de la Mort, qui s’avère bien moins pénible que celle de la lune. Probablement parce que l’origine du nom muerte (mort) viendrait d’une déformation de Marte (Mars). Pas de risque, donc…

Bleu blanc rouille

De San Pedro, vous gagnez Iquique, à l’extrême nord du pays. C’est le point de départ pour se rendre dans la ville aujourd’hui fantôme de Humberstone, construite au XIXe siècle autour d’un gisement de salpêtre. La visite est fascinante. Des dizaines d’unités industrielles ont été laissés à l’abandon et se décrépissent paisiblement sous le soleil de la « première région ». En plus d’être émouvant, c’est très photogénique (le genre d’images qu’on ne pense trouver qu’aux Etats-Unis). Dégradé de bleus du ciel contre tôle ondulée dégradée. Grues, locomotives, baignoires, réservoirs, le site est parsemé d’objets qui avaient leur utilité jusqu’aux années 1960, mais ne font plus office que de curiosités aujourd’hui.

Un des bâtiments de Humberstone

De l’autre côté de la route se trouvent les restes de l’usine de Santa Laura, dont la visite est intéressante au même titre que celle de Humberstone. En particulier pour les pièces et outils métalliques anthropomorphiques (voire robotomorphiques).

Sur le site de Santa Laura

Comptine d’un autre été

C’est probablement la présence de salpêtre dans les environs qui fait exploser les couleurs à Iquique. Vous ne vous en doutiez pas du tout, mais la capitale de la première région du Chili rappelle Saint-Louis, au Sénégal. Alternance de teintes vives et défraîchies, portes arrondies et belles demeures bourgeoises sont dans l’une comme dans l’autre autant de traces d’un passé glorieux.

Toutes deux possèdent également une gare de chemin de fer désaffectée. Dans celle d’Iquique, vous trouvez un plan de la ville où les pâtés de maisons sont représentés en relief. Un travail de fourmi dont vous constatez tristement qu’il n’a plus l’occasion d’aider le voyageur aujourd’hui, ni même d’être admiré par le plus grand nombre. Comme pour l’ancienne direction des impôts de Saint-Louis, la merveille cachée semble être une constante de la splendeur déchue.

Carte en relief d'Iquique dans la Vieja Estación

Construit au début du XXe siècle, le Palacio Astoreca abrite aujourd’hui un centre culturel. Sous un beau plafond translucide et dans des pièces remplies de meubles luxueux, c’est la bande originale d’Amélie Poulain qui y est diffusée lorsque vous visitez le lieu. Quel rayonnement pour la musique française… Et si lors de précédents voyages vous avez versé dans la nostalgie de votre pays (en consultant par exemple dans des librairies des guides de voyage sur Paris afin de savoir ce que les étrangers en disaient, vérifiant ainsi la théorie qui affirme que parfois, on n’apprécie jamais autant un endroit que lorsqu’il est idéalisé et qu’on en est loin), cette fois-ci, on ne vous fera pas regretter la France ! Vous êtes très bien au Chili et souhaitez continuer à apprécier sa beauté.

Détail du plafond du Palacio Astoreca à Iquique

La larme, c’est à l’assistant du chauffeur du bus Iquique-Santiago que vous la destinez. Les conducteurs changent régulièrement au cours des 24 heures que dure le trajet, mais lui, il est là, stoïque, à travailler pendant un jour entier : contrôle des billets, charge et décharge des bagages, annonces aux voyageurs, distribution de snacks, couvertures et coussins, ajustement des rideaux, le tout inlassablement. On ne sait même pas s’il a dormi une seule minute pendant le voyage. A l’arrivée, il ne doit rêver que d’une douche et d’un bon lit.

C’est justement lors de ce trajet de plus de 1800 km que vous passez par la délicieuse ville de Tocopilla. Elle n’a peut-être pas le même intérêt touristique que d’autres endroits du pays, mais ses rues sont bordées de maisons au charme simple, à l’éclat naturel. Une sorte d’Iquique miniature et sans souci, entre mer et montagne. Au Chili, l’esthétique semble être une faculté innée des habitants, qui la pratiquent de façon collective.

Une rue de Tocopilla

La possibilité d’une île
(extension du domaine de la carte et du territoire)

Si l’assistant du chauffeur de bus est probablement allé se coucher à Santiago, il n’en est pas de même pour vous. Car le but ultime de votre voyage est l’île de Chiloé, dont la capitale, Castro, est encore éloignée de près de 1200 km. Avec ses 41 degrés de latitude sud, ce sera l’endroit le plus austral où vous vous soyez jamais trouvé, détrônant à ce titre Melbourne. Vous quittez la capitale en soirée et admirez un coucher de soleil sur la Cordillère des Andes. Une nouvelle fois, vous appréciez votre chance d’être à cet endroit à ce moment précis.

Coucher de soleil sur la Cordillère des Andes vu depuis Santiago

Et l’avantage d’être dans l’hémisphère sud en octobre, c’est que le printemps y règne. Vous arrivez le matin dans la région des lacs : les genêts sont en fleurs. Un ferry vous conduit sur l’île de Chiloé, les bosquets sont là par centaines. Après les maisons de Valparaíso et le ciel du nord, c’est donc au tour de la végétation d’illuminer vos journées de son jaune d’or. Car quand les genêts fleurissent, au Chili, ce n’est pas un brin par ci, un brin par là. C’est une avalanche de bosquets ronds et gonflés comme des ballons de football. On en oublie presque les épines tant les massifs apparaissent bombés. Et leur volume est invraisemblable à première vue : on dirait qu’un hélicoptère a survolé l’île pour répandre un engrais ultra-puissant, puis a semé des millions de graines. Quant à leur taille, elle atteint des proportions telles que les fleurs vont jusqu’à former de part et d’autre de la route une haie d’honneur de la hauteur de votre bus. Au moment de la traverser, vous avez la sensation que l’île de Chiloé n’est faite que de genêts. Vous ne pouviez rêver d’un meilleur accueil.

Genêts en fleurs dans l'archipel de Chiloé (Isla Quinchao)

A Castro, on vous avait promis une cathédrale jaune vif et violette, mais heureusement pour vos yeux, le temps a fait son œuvre et l’édifice est délavé. Le bord de mer rattrape tout cela avec ses palafitos, maisons de pêcheurs sur pilotis qui répondent elles aussi du sens collectif de la mosaïque.

Palafitos de Castro (Isla de Chiloé)

Ces palafitos, ainsi que de très nombreuses autres habitations de l’île, sont recouvertes de tuiles de bois taillées de façon très variées (des bardeaux rectangulaires arrondis, en biseau, parfois organisés de manière assez originale dans la découpe ou la disposition), mais évoquant très souvent les écailles d’un poisson. C’est peut-être dans le petit village de Curaco de Vélez que vous rencontrez les plus beaux spécimens de ce type de maisons. Certes, un bon choix de peinture les sert avantageusement, mais c’est en laissant le bois apparent que la texture de la façade peut être la plus impressionnante.

Une maison de Curaco de Vélez (Isla Quinchao)

Autre particularité de l’île, les 150 églises restées debout depuis la venue des Jésuites. Ces édifices issus d’un métissage culturel entre les religieux européens et les traditions locales mettent également le bois à l’honneur, comme à Dalcahue ou Achao. Cette dernière, dont l’extérieur a été laissé sans peinture, est un modèle d’élégante sobriété.

C’est justement à Achao, sur Isla Quinchao (une des îles de l’archipel de Chiloé), que vous avez le plus l’impression de vous sentir au bout du monde. Si vous n’êtes pas allé en Terre de Feu ou à Rapa Nui, vous avez tout de même la sensation d’être très isolé de vos repères habituels. A tel point que vous vous perdez et marchez pendant trois heures sur des chemins de campagne de cette île secondaire, accessible depuis l’île principale par bac, elle-même reliée au continent par ferry, qu’on emprunte à bord d’un bus. Combien de moyens de transport successifs vous faudrait-il pour revenir chez vous ? Avant de vous égarer, vous avez poussé à l’heure du déjeuner la porte d’un établissement qui indiquait la présence d’un café à l’étage. A l’exception d’un homme qui finit sa bière, vous êtes seul dans la salle, assis à votre table recouverte de toile cirée. Une vieille dame très sympathique vous sert du café soluble et de l’eau bouillante pour 500 pesos. Avec ce bord de mer, cette végétation et cette femme, vous pourriez presque vous croire en Bretagne. Heureusement, vous avez accumulé un peu de familier avant de partir dans l’inconnu.

Clocher de l'église d'Achao (Isla Quinchao)

Le village de Tenaún pourrait lui aussi concourir pour le prix de l’isolement le plus complet. Situé à cinquante kilomètres seulement de la capitale de l’île, vous l’atteignez en une heure et demie, dans un bus où il ne reste sur la fin du trajet qu’un seul autre passager. En effet, que peut-on bien aller faire dans un endroit qui ne comporte qu’une place principale en guise de village ? D’autant qu’on ne compte pour s’y rendre ou en revenir que deux bus le matin et la même chose l’après-midi. Arrivé sur place à onze heures, vous devez donc patienter jusqu’à quinze heures avant de pouvoir rentrer à Castro.

Vous avez ainsi tout le loisir de photographier l’église depuis des points de vues variés. Après tout, vous êtes venu pour elle, et uniquement pour elle. Si vous aviez commencé à vous habituer au gracieux dépouillement du bois nu, à Tenaún, le naturel revient au galop : l’église est peinte de façon tellement tranchée, à la limite de l’outrancier, qu’elle en devient magnifique, flanquée de ses deux étoiles bleues triomphantes. Une sorte de pop art brut. Quant à la météo, elle ne faillit pas à sa réputation sur Chiloé et vous offre la possibilité d’obtenir des clichés par temps maussade, puis nuageux, puis ensoleillé, avant de repasser au maussade. De quoi tuer les quatre heures d’attente jusqu’au prochain bus.

L'église de Tenaún (Isla de Chiloé)

Le village est tellement petit qu’il n’y a pas même un café ouvert. Vous demandez à tout hasard dans une épicerie, et l’on vous répond qu’aujourd’hui, il va être en effet assez compliqué de se faire servir un café à Tenaún. Sauf si vous voulez frapper à une porte qu’on vous indique au loin, c’est une maison d’agroturismo. Alors vous toquez timidement, et une femme d’un certain âge vous ouvre puis vous invite à vous asseoir. Comme si en octobre, sur l’île de Chiloé, il n’était possible de boire du café que chez des vieilles dames. C’est en effet le début du printemps, il ne fait pas extrêmement chaud dehors, mais le poêle fonctionne à fond dans la demeure, et vous ôtez rapidement deux couches de vêtements.

Tentant de surmonter les limitations de votre espagnol, vous parlez un peu avec votre hôtesse. Mais c’est forcément de choses simples : elle vous demande par exemple quelle saison c’est en Europe, en ce moment. Elle comprend que vous préfériez être au Chili. Sa maison d’hôtes est vide pour l’instant, elle ne commencera à se remplir qu’en été. Votre vieille dame était en train de manger quand vous l’avez dérangée, et à sa table défileront deux hommes qui peuvent vraisemblablement être son fils et son mari. En vous voyant attablé, ce dernier vous serrera chaleureusement la main, avant que, gêné d’autant pénétrer dans l’intimité de cette famille, vous donniez son dû à votre hôtesse et repassiez le pas de la porte.

Restaurant (fermé) sur la place du village de Tenaún
(Isla de Chiloé)

De retour à Castro, juste avant de prendre le bus pour Santiago, vous faites un tour au marché artisanal. Attiré par une échoppe qui présente des objets moins affreux que la moyenne, vous abordez la vendeuse. Vous êtes intéressé par certains de ses articles, et fort de votre expérience africaine, vous vous lancez tout de suite dans un marchandage sans merci. Mais ça n’a pas l’air d’être la coutume ici. Au milieu de la conversation, une chanson d’Adamo sort du petit poste de radio. C’est une version en espagnol de « Mes mains sur tes hanches ». L’interprète est français, comme vous, et vous ne manquez pas de le faire remarquer à votre interlocutrice. Elle vous confie qu’elle en est une grande admiratrice. Au final, même si vous n’êtes pas sur un marché malien, la vendeuse vous accordera une légère ristourne, ainsi qu’un petit objet en cadeau, peut-être dus à la sympathie que vous lui avez inspirée. Il faut toujours réviser ses classiques avant de partir en voyage.

La Catedral San Francisco de Castro (Isla de Chiloé)

Roboratif

C’est surtout à Santiago que vous faites l’expérience de la cuisine chilienne (qui n’a pas la réputation d’être spécialement exceptionnelle). A commencer par l’empanada de pino, sorte de feuilleté contenant de la viande hachée, la moitié d’un œuf dur et une olive. Comme en Australie, il semblerait que dans les pays où l’art culinaire n’est pas particulièrement développé, il faille toujours en passer par la tourte à la viande. Le bife (ou lomo) a lo pobre réunit en partie les mêmes ingrédients : c’est un steak frites surmonté d’un œuf sur le plat et agrémenté d’oignons grillés, parfait si vous n’avez pas mangé depuis plusieurs jours.

Mais le plus impressionnant est probablement le pastel de choclo. Il s’agit d’un énorme plat de viande hachée mélangée avec des oignons et une olive, enrobé de purée de maïs et gratiné. Arrivé à la moitié de ce mets et après avoir déjà ingurgité une bonne dose de viande de bœuf, vous tombez sur une cuisse de poulet dont vous étiez à mille lieues d’imaginer la présence. Comme si le pastel de choclo n’était pas suffisamment nourrissant, elle était cachée dans le plat, telle une énorme fève attendant d’être découverte. Au Chili, la surprise surgit décidément n’importe où.

Plage de Tenaún (Isla Chiloé)

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Chine

(Voyage réalisé du 2 au 16 septembre 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Le péril jaune

Pour avoir déjà vu quelques cités et paysages du Japon, vous constatez lors de vos pérégrinations dans l’Empire du Milieu que les deux nations ont finalement peu en commun. Du moins dans ce qu’elles sont devenues aujourd’hui. Car quid de ces idéogrammes, que les Nippons ont empruntés aux Chinois ? De ces temples à l’architecture si semblable ? Et de ces centaines de millions de visages à la parenté indéniable, qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la mer de Chine ?

Pour schématiser à l’extrême, et sur certains axes de comparaison seulement, si le Pays du Soleil Levant était l’Europe, la Chine en serait son Afrique, dans sa dimension la plus mouvante et dynamique. Loin d’être uniformément industrialisée, elle est un pays en développement bouillonnant, avec un fameux « taux de croissance à deux chiffres ». Car il n’y a pas de doute : quand vous vous promenez dans les rues de Pingyao ou de Xi’an, vous savez que vous êtes du côté « jeune » du monde. Même si la Chine a une histoire et une culture millénaires, et même si elle vient de dépasser son voisin pour devenir elle-même la deuxième économie mondiale, on perçoit sur le bitume et sous les pavés une agitation caractéristique des pays à démographie exubérante. Alors qu’au Japon on sent contre son visage la chaleur de flammes encore vigoureuses mais inodores et sur le déclin, ici, on prend en plein dans les narines l’odeur de soufre qui suit le craquement de l’allumette sur le grattoir.

Affichage dans le temple de Confucius à Pingyao

En effet, la Chine fait partie de ces endroits où, même dans la capitale, la senteur du dehors est un mélange de feu, de terre, d’ordures et de gaz d’échappement. La nature avec à son sommet un début d’influence humaine, en somme (et la même odeur qu’à Bamako ou Marrakech). Pour l’atmosphère de Tokyo ou New York, c’est à Shanghai et Hong Kong qu’il faudra se rendre. Et ces deux lieux font plutôt figure d’exception.

Indicible Chine

Ce qui frappe, lors des premiers jours passés dans l’Empire du Milieu, c’est l’indiscipline. Combien de fois, lorsque vous vouliez acheter un billet de train ou de métro, n’avez-vous pas été doublé allègrement ? Le laowai (étranger) est lent, il ne parle pas la langue locale, on peut donc lui voler sa place puisqu’on est pressé. Dans ce cas, on vous dépasse ouvertement dans la queue, comme pour vous narguer. Mais la guéguerre de la resquille peut également survenir entre Chinois, par exemple lorsqu’il s’agit d’obtenir le tampon d’un pays à l’exposition universelle de Shanghai. En bon touriste, vous attendez sagement dans la file, tandis que quelques visiteurs locaux la contournent, profitant de la fréquentation pour se fondre dans le flot et gagner de précieux mètres. Cette fois, ils seront repérés par les organisateurs et devront faire comme tout le monde. L’ouverture des frontières serait-elle un remède au manque de civisme ?

Ensuite, ce n’est pas un mythe ou une idée reçue raciste : les Chinois crachent partout et tout le temps. Le geste est systématiquement précédé d’un raclement de gorge qui annonce en beauté la suite, et la minimise, tant le râle vole la vedette à l’expectoration. Ce phénomène unit les Chinois sans distinction d’âge ni de sexe. Ainsi est-il déconcertant d’apercevoir dans la rue une femme gracieuse, vêtue d’une longue robe de soie verte, et que l’on devine appartenir à la haute société, débarrasser bruyamment son pharynx de ses mucosités avant de les en expulser, sans s’en cacher le moins du monde. Explications historiques ? Culturelles ? Le peuple le plus nombreux de la planète est conscient de sa spécificité. Ainsi, lorsqu’il est dans un aéroport, le Chinois cherche la poubelle la plus proche pour y déposer son crachat et se rapprocher des règles d’hygiène internationales. Il n’a pas encore été déterminé si la salive chinoise était destinée au compartiment « recyclable » ou non.

Détail d'une poubelle à Pingyao

Et le reste du monde ?

Dans le bus qui vous mène de la ville de Xi’an à la célèbre armée enterrée, un homme s’assied à côté de vous. Au fil de la conversation, vous apprenez qu’il est ingénieur en télécoms, et c’est grâce à son haut niveau d’éducation qu’il parle si bien anglais (pour un Chinois) : il l’a appris à l’université. Vous lui demandez alors si on n’apprend pas cet idiome plus tôt dans la scolarité chinoise, et il vous indique qu’il y en a au programme dès l’école primaire. Mais alors, pourquoi une proportion si faible de la population parle-t-elle la langue de Shakespeare ? Votre interlocuteur invoque deux raisons : après quelques années, lorsqu’on ne pratique plus, on oublie. Par ailleurs, le Chinois est timide face à l’étranger, et s’il parle une langue qu’il ne maîtrise pas, il n’est pas confiant. Comme il ne veut pas perdre la face, il s’abstient ou feint de ne pas comprendre. Le phénomène de perte de la face est présent dans de nombreuses contrées asiatiques, notamment en Thaïlande, où les habitants montrent pourtant plus d’aisance en anglais. Mais probablement est-ce par nécessité, le pays étant plus petit, et l’ouverture au monde extérieur vitale.

Dans votre for intérieur, vous vous dites qu’avec des expressions comme « harmonie préservée », « pureté céleste », « tranquillité compatissante », « élégances accumulées » (différents palais de la Cité interdite), ou « montagne étreinte de beauté » (jardin de Suzhou), le chinois est incroyablement poétique, et son locuteur ne peut que s’abaisser lorsqu’il parle une langue étrangère. Vous aimez à penser que c’est une des raisons pour lesquelles il y rechigne.

Un pont de la Cité interdite à Beijing

Mais l’occasion vous est donnée d’évoquer en anglais la Chine avec un de ses habitants, et à vrai dire ce sera la seule du voyage, vous sentez donc qu’il faut en profiter. Votre interlocuteur semble percevoir dans votre présence un intérêt réciproque, et devance vos questions : faites-vous la différence, d’après leur seul physique, entre un Allemand et un Français ? Et avec un Espagnol ? Vous suggérez que s’il y a des caractéristiques globales, ce n’est pas toujours évident, non. Vous lui renvoyez la balle : sait-il systématiquement distinguer un Chinois d’un Japonais ou d’un Coréen ? Honnêtement, il avoue que non, alors qu’un Coréen rencontré à l’aéroport de Tokyo vous avait assuré que les traits de son peuple n’avaient rien à voir avec ceux des Chinois, mais peut-être était-ce là une posture ou un complexe de supériorité mal déguisé.

Il y a dix ans de cela, votre voisin a voyagé en Europe, rendant visite à un ami installé à Düsseldorf, puis a gagné Cologne, Amsterdam, Lille et Paris, le tout en quelques jours. Il se souvient de l’Arc de Triomphe. Et il est curieux de savoir si vous avez pu obtenir facilement votre visa pour la Chine. Car de son côté, il a subi un interrogatoire minutieux avant d’obtenir le sésame qui allait lui ouvrir les portes du vieux continent. Pourquoi aller en Europe ? Pour s’y installer ? Avez-vous assez d’argent ? Connaissez-vous quelqu’un sur place ? Ce questionnement tatillon vous rappelle les difficultés rencontrées par le directeur d’école avec qui vous aviez fait connaissance au Mali, que vous avez revu avant votre départ pour la Chine à l’occasion de sa venue en France. L’ingénieur chinois, touriste à Xi’an comme vous puisqu’il habite Shanghai, vous quitte après vous avoir conseillé d’aller visiter le pavillon de l’Arabie Saoudite à l’exposition universelle, puisque cette ville est votre destination suivante.

Pavillons de l'Inde et de l'Arabie Saoudite à l'exposition universelle de Shanghai

Lors de votre visite de l’armée enterrée, vous croiserez de nombreux groupes en visite organisée, parfois une simple famille accompagnée d’un guide interprète. Et la faible proportion d’autochtones parlant une langue étrangère ne rendra que plus inouïe l’existence d’un guide chinois germanophone. Les immigrés du treizième arrondissement parisien (et d’ailleurs) vous avaient montré qu’ils étaient capables de manier le français. Mais l’allemand… cela force votre respect. La palme du pittoresque revient probablement à l’interprète chinois-italien que vous voyez déambuler, décomplexé, dans les allées du musée de l’armée enterrée, commentant ici la posture d’un guerrier en terre cuite, là le raffinement d’un quadrige, d’un accent qui montre que quand ils le veulent, les citoyens de l’Empire du Milieu peuvent absorber n’importe quelle influence étrangère et se l’approprier afin de conquérir son marché.

Enfin, point plus anecdotique mais capital lorsqu’il s’agit de négocier le prix d’un trajet en tricycle à moteur, compter sur ses doigts en français n’équivaut pas à compter sur ses doigts en chinois. Les langages des signes sont différents d’un pays à l’autre. Car vous avez beau tenter de faire passer le message du nombre 10 à votre chauffeur en montrant deux mains qui indiquent le chiffre 5, ce sera peine perdue (bien que 5 se représente de la même façon chez vous qu’ici). Non, le mime du 10 chinois, en signes français, ce serait plutôt quelque chose comme « je croise les doigts ». Et le 6, « on s’appelle ». Quant au 9, il semble à l’origine du concept d’ombre chinoise… Aussi, pour éviter des erreurs futures ou ne plus commettre celles du passé, voici un récapitulatif.

Mao, c’est tout

Lors de votre premier jour dans le pays, vous visitez la place Tian’anmen, à commencer par le mausolée de Mao. Le principe même de visite semble en Chine assez compliqué. Ainsi, pour pouvoir jeter un œil sur la dépouille du Grand Timonier, il faut laisser son sac dans des vestiaires situés de l’autre côté de l’avenue qui longe la place, rendant la manœuvre très peu pratique. Plus généralement, la billetterie d’une attraction touristique sera souvent éloignée de plusieurs centaines de mètres de son entrée. Détours en perspective… Et si la complexité peut ravir dans l’art visuel, elle exaspère assez rapidement dans la gestion du flux humain.

Place Tian'anmen à Beijing

La première salle du mausolée contient une statue au pied de laquelle certains visiteurs placent des fleurs jaunes achetées dix secondes plus tôt. Comme s’ils regrettaient Mao. Dans la deuxième salle, le Grand Timonier, embaumé, est placé dans un cercueil éclairé par le haut. Mais qu’on ne s’avise pas de s’y attarder. La foule presse derrière vous et les gardiens veillent à la fluidité du trafic. Circulez, il y a finalement si peu à voir. Heureusement, l’entrée est gratuite (mais les vestiaires payants).

Plongée en Chine profonde

De Beijing, vous prenez un train de nuit qui vous fait arriver à l’aube à Datong. Posté à la sortie de la gare, un employé du China International Travel Service (CITS, une agence de voyages gouvernementale) vous attend. Ou plutôt, il guette les étrangers tombés du wagon-lit du train de 6h36 pour leur proposer des visites organisées, et ce matin c’est tombé sur vous. Pour vous amadouer et vous signifier que vous avez des chances d’intégration dans la population locale, il lance l’idée que vous avez quelque chose d’asiatique dans le visage. Vous vous promettez d’inspecter votre arbre généalogique à votre retour en France.

L’agent vous interroge ensuite sur vos souhaits. Vous voulez acheter un billet de train ? Quel dommage, celui de ce soir pour Pingyao est complet. Pourquoi ne pas plutôt partir en guided tour des grottes de Yungang avec le CITS pour la journée ? Cela ne vous arrange pas, il faut absolument que vous soyez à Pingyao dans la soirée. A partir du moment où vous montrez fermement que vous voulez vous débrouiller tout seul, il ne s’intéresse plus à vous et disparaît instantanément pour chercher d’autres touristes. Beau joueur, il vous donne tout de même sur un bout papier des indications en caractères chinois et latins pour vous aider à rejoindre en bus Pingyao via Taiyuan (il n’existe pas de liaison directe).

Une des grottes de Yungang

Depuis Datong, les grottes de Yungang ne sont pas si difficiles que ça à rejoindre en transports en commun : un bus, puis un autre, et un moto-taxi pour les dernières centaines de mètres. Arrivé sur place, vous constatez que l’endroit est exceptionnel : d’innombrables statues datant de quinze siècles, peintes de couleurs encore vives, trônent dans des dizaines de cavités. Le tout est très rieur, assez pop. Après avoir admiré l’ensemble de fond en comble, vous revenez à Datong d’où vous prenez un bus pour Taiyuan. Mais il ne vous dépose pas à la gare routière de la ville, qui était censée être un simple point de connexion d’où vous comptiez attraper un autre bus pour Pingyao. A présent, cette ville est devenue un facteur de complication. Et personne ne parle anglais pour comprendre votre désarroi : comment allez-vous rejoindre votre destination ?

Vous disposez bien d’un petit carnet avec des dessins basiques censés pouvoir être compris universellement, mais apparemment, le dessin universel représentant une gare routière n’est pas compris en Chine. Un chauffeur de taxi curieux et jovial finit par saisir votre requête (il voulait à la base vous conduire en voiture jusqu’à Pingyao, ce qui vous aurait coûté les yeux de la tête) et vous dépose à l’endroit voulu, où vous montez dans un bus, soulagé. Avec vos quelques billets de banque en poche, vous réalisez que depuis Beijing, vous n’avez toujours pas vu de pièce sonnante et trébuchante. Vous êtes bien dans la Chine qui a inventé le papier monnaie, la Chine ancestrale qui n’a que faire de l’anglais.

Sur la route entre Datong et Pingyao

Invention d’échec

Pingyao, avec ses remparts et ses maisons d’époque, fait partie de cette Chine là, à l’atmosphère préservée. Mais son passé de capitale financière du pays et son classement au patrimoine mondial de l’Unesco font que les touristes n’y sont pas si rares. Pour autant, ils semblent toujours constituer une surprise pour les enfants et adolescents du coin qui vous saluent d’un « Hello ! » (quand ce n’est pas tout simplement « Nǐ hǎo ! »), de ce même ton espiègle que les jeunes de Djenné utilisaient pour interpeller le toubab. Selon une publication, 70% des gens se rendant en Chine le font en groupe avec un guide interprète. Sans troupeau ni guide de voyage, vous êtes du côté des exceptions.

Les scènes de torture du temple du dieu de la cité de Pingyao prouvent que les Chinois ont de l’humour, ce qui n’était pas une évidence jusqu’ici. Le temple taoïste Qinxugan va surenchérir en matière drolatique : une personne que vous prenez pour un moine vous salue, demande d’où vous venez. Avant que vous n’ayez la présence d’esprit de refuser toute entreprise supplémentaire de sa part, il vous tend trois bâtons d’encens et vous invite à les allumer. Vous sentez bien que tout ceci va très bientôt vous retomber dessus. Il vous fourre un papier dans la main et vous dit « Good luck ». Puis, il vous fait asseoir et prononce des incantations en vous frottant les doigts et la tête. Enfin, il vous présente un registre avec des noms, chinois ou autres, de personnes qui ont donné de l’argent pour le temple. C’en est fait de vous, vous ne pouvez plus reculer. Est-ce une nouvelle forme de torture chinoise ? Elle est en tout cas drôlement efficace.

A l'extérieur des remparts de Pingyao

Hui bien sûr

Si les fameux soldats de terre cuite sont à une quarantaine de kilomètres de Xi’an, la ville, elle, n’est pas une cité-musée. Au contraire, c’est une vraie ville chinoise moderne, vivante, grouillante. Tout particulièrement dans le quartier musulman, où l’ethnie Hui assure l’animation et crée dans les ruelles une ambiance comparable aux souks de Marrakech ou d’Istanbul. Qu’il est étrange, les premières fois, de voir une femme chinoise voilée… Quant aux hommes, ils portent le fez. Et les étals sont garnis de pâtisseries, de fruits secs et de viande, celle-ci étant protégée des mouches par des ventilateurs de fortune constitués d’un moteur et d’un fil de fer.

Un étal du quartier musulman de Xi'an

La Grande Mosquée, qu’on atteint en se faufilant dans d’étroits passages, ne ressemble pas à une mosquée du monde arabe puisque son architecture est de style asiatique. Métissage total, montrant encore une fois la capacité des Chinois à intégrer des cultures et religions étrangères, ainsi qu’à les accepter en leur sein pour ceux qui n’y sont pas convertis.

Inscription en arabe dans l'enceinte de la Grande Mosquée de Xi'an

Quittant le quartier Hui, vous rejoignez la tour du tambour. A l’intérieur, une exposition de percussions du monde vous réjouit, et les étages vous permettent d’embrasser une belle vue de la ville. Le temps d’atteindre la tour de la cloche, sa jumelle, la nuit est tombée et les éclairages donnent aux deux édifices, îlots de jour nageant glorieusement dans l’obscurité ambiante, des couleurs splendides.

La tour de la cloche à Xi'an

Le musée de la forêt de stèles vous apporte une nouvelle preuve de l’indiscipline locale. Dans la salle des sculptures, alors qu’il est indiqué dix fois plutôt qu’une qu’il est interdit de photographier avec flash ainsi que de toucher les pièces exposées, un groupe de Chinois commence par flasher à tout-va. Puis, ils caressent les stèles, dont certaines datent des premiers siècles de notre ère. Et si le simple contact avec leurs mains risquait de détériorer de façon irréversible ces merveilles ? Peu importe, pour eux, il est capital d’éprouver de façon tactile ces trésors du passé. Une femme va jusqu’à pousser une stèle de toutes ses forces, tentant de la faire basculer, afin d’estimer son poids. Vous compatissez avec les sculptures de pierre mais n’osez pas faire de remarque à ces vandales. Après tout, vous n’êtes pas chez vous. Et si le patrimoine chinois se réduit comme peau de chagrin, ça ne sera pas de votre faute. Il y a bien un gardien dans le musée, mais il est assis à l’entrée, immobile, et ne sert à rien.

Non au tout chinois ?

Comme des puces, comme des mouches

Après une nouvelle nuit en train-couchette, vous arrivez à Shanghai, où la chaleur est étouffante. Dans le métro, vous vous retrouvez à parler un espagnol approximatif à un sexagénaire andalou encore plus perdu que vous. Vous faites un bout de chemin avec lui jusqu’à la Place du Peuple, où il prend une correspondance, tandis que vous sortez à l’air libre (si on peut dire, tant celui-ci est lourd et humide).

Pour échapper à cette oppression météorologique, vous vous rendez au musée de Shanghai, qui est climatisé comme presque tout ce qui est entre quatre murs dans cette ville. Ce n’était pas un lieu que vous comptiez visiter en priorité, mais très rapidement, vous remerciez la moiteur de vous y avoir poussé, car les collections s’avèrent d’une qualité extraordinaire. Et si vous n’étiez pas tenté a priori par la salle des bronzes tant louée dans votre guide, c’est précisément parce que vous ignoriez que des bronzes pussent être aussi beaux. A ce propos, nombre d’entre eux ont des décorations dont la complexité frise celle de circuits électroniques miniatures, le vert foncé des uns comme des autres ne faisant qu’accentuer la ressemblance. La salle des sculptures est tout aussi exceptionnelle.

Bronze du musée de Shanghai

Plus tard dans la journée, sur le Bund (le boulevard qui longe la rive ouest de la rivière Huangpu), un quart d’heure très étrange va commencer par une scène anodine : un jeune couple moderne vous aborde au milieu de l’effervescence de la fin d’après-midi : « Hello, can you take a picture of us? ». Vous acceptez, et faites même deux photos, parce qu’on ne sait jamais. Ces jeunes s’avèrent extrêmement liants : jamais personne dans ce pays ne s’était intéressé à vous de la sorte. Pour autant, vous n’arrivez pas à percer à jour une quelconque bizarrerie ou arnaque potentielle. Le couple est originaire de Xi’an. Que faites-vous dans la vie ? Et quel âge avez-vous ? Non c’est incroyable, vous faites tellement plus jeune ! Vous voyagez seul ? Vous êtes très indépendant. Qu’avez-vous prévu de faire dans les heures qui viennent ?

Le Bund et son cortège de visiteurs voulant se faire photographier devant les tours de Pudong

Vous indiquez à vos très sociables interlocuteurs que vous souhaitez simplement vous promener, de préférence seul, car vous commencez à sentir le coup fourré. Pourquoi veulent-ils connaître la suite de votre programme ? Le garçon sort de son sac le prospectus d’un spectacle qu’un ami leur a conseillé. Bien sûr, vous pouvez venir ! Mais vous passez votre chemin et faites ce que vous aviez annoncé : une petite marche le long du Bund. Dix minutes après, un peu plus au nord, ce sont cette fois cinq jeunes qui vous abordent et vous demandent avec le sourire de leur faire une photo souvenir. Nous venons de Xi’an. Quel est votre âge ? Pas possible, vous faites tellement moins ! Quel est votre programme pour la soirée ? Nous allons voir un spectacle folklorique, vous êtes notre ami, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que vous nous accompagniez !

World expo

Présent à Shanghai à la mi-septembre, vous ne pouviez snober son exposition universelle. Avant d’entrer dans l’enceinte contenant les pavillons, il vous faut passer par un contrôle de sécurité où votre sac à dos est scanné. De façon assez étonnante, le personnel demande à inspecter vos livres et vous demande de boire quelques gorgées de votre eau. On s’inquiète pour des livres et de l’eau ? Les premiers cacheraient-ils une arme miniature ? Ou des idées susceptibles de corrompre le peuple chinois ? Quant à votre bouteille, on doit vouloir vérifier qu’elle ne contient rien de nocif (poison, explosif…). Vous pensiez que ces objets étaient les plus inoffensifs de votre sac à dos. Mais dans ce pays, beaucoup de choses ne sont pas comme vous le pensiez…

Après le contrôle de sécurité à l'exposition universelle de Shanghai

C’est ainsi que le pavillon du Kazakhstan draine devant son entrée une longue queue. Victime de votre ignorance conjuguée à vos préjugés, vous n’imaginiez pas que ce pays soit en mesure d’attirer tant de visiteurs désireux de le découvrir. Mais le Kazakhstan est un voisin, et les Chinois sont bien plus curieux que ce que vous croyez. Le stand de la Papouasie-Nouvelle-Guinée présente un édifice qui ressemble beaucoup à l’ambassade de ce pays à Canberra. Pour le voyageur, c’est un plaisir grisant de pouvoir se promener dans un tel monde miniature, où la géographie des grands ensembles est sommairement respectée : vous traversez une rue pour passer de l’Asie à l’Europe, puis une allée entre les Pays-Bas et l’Autriche.

Maison des esprits au stand de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (Pavillon du Pacifique, exposition universelle de Shanghai)

L’intérieur de nombreux pavillons nationaux s’apparente tristement à une vitrine commerciale pour les entreprises emblèmes de leur pays. C’est ainsi que celui de la Finlande va faire la part belle à Nokia et Marimekko, celui du Danemark à Carlsberg et Lego. Comme si une marque, entité privée, faisait partie du patrimoine national au même titre que des biens publics tels que l’architecture, le cinéma ou la cuisine. La Finlande a pourtant tellement plus à mettre en valeur que ses téléphones portables ou ses habits certes design mais hors de prix.

Pavillon de la Serbie à l'exposition universelle de Shanghai

Heureusement, l’audace est aussi au rendez-vous, comme en témoigne le pavillon de l’Espagne. Devant celui du Mexique, également très intéressant visuellement, vous vous laissez aller aux clichés culinaires et commandez une horchata, désireux de connaître la sensation qui a poussé Ezra Koenig à écrire en l’honneur de cette boisson typique une chanson (d’ailleurs marquée par un multiculturalisme assez subtil). En ce qui concerne l’Afrique, vous constatez avec dépit que le continent est présent sous un pavillon unique (sauf pour les pays d’Afrique du nord, le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud, qui ont leurs propres bâtiments), tandis que, par exemple, la principauté de Monaco présente un pavillon indépendant au même titre que d’autres Etats européens.

Pavillon de l'Espagne à l'exposition universelle de Shanghai

D’un côté, vous trouvez cela désespérant, car tout ici est conditionné par la contrainte budgétaire. Et le contenu de certains stands africains est très limité. Ces derniers font leur possible pour aborder le thème de cette édition (« better city, better life »), mais d’autres n’y prêtent même pas attention et exposent simplement quelques objets et photographies, dans une présentation lacunaire s’apparentant parfois à un culte de la personnalité des chefs d’Etat. Si en Europe du nord, ce sont les entreprises qui sont choisies pour représenter les nations, dans certains pays d’Afrique, on s’en remet aux dirigeants. Mais d’un autre côté, vous vous dites que d’un mal naît un bien, car dès que vous êtes entré dans ce pavillon, vous y avez trouvé la meilleure ambiance de toute l’exposition. Un concentré d’Afrique noire. Tout le monde se parle (vous y entendez évidemment du français), ça circule et ça échange. Ce regroupement d’un continent sous le même toit permet une mise en commun de moyens qui donne tout de même une visibilité individuelle à chaque Etat. Et encore une fois, c’est une métaphore, à petite échelle, du mode de fonctionnement local. Récemment, votre ami malien de passage en France vous confiait que la vie dans l’Hexagone n’avait rien à voir avec celle vécue dans son pays : chez lui, on est tout le temps ensemble et on s’aide (cela vaut même pour ceux qui émigrent : sur les trois personnes de sa famille rencontrées dans la capitale, toutes lui ont donné un peu d’argent au cas où il en manquerait). Mais cette solidarité africaine naît-elle de la volonté naturelle des personnes ou d’une nécessité imposée par la situation du continent ?

Panneau annonçant le stand du Bénin (Pavillon Afrique de l'exposition universelle de Shanghai)

La Venise de l’Orient

A moins d’une heure de train de Shanghai, les jardins de Suzhou, dont huit sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco, permettent de s’affranchir de l’agitation urbaine de sa voisine. Votre guide conseille de réaliser une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre, en commençant par les jardins du nord-est, poursuivant vers le sud puis l’ouest et remontant vers le nord pour achever le parcours, mais à la sortie de la gare, vous partez dans la mauvaise direction et n’avez pas vraiment d’autre choix que de visiter en premier lieu les jardins du nord-ouest. De cette petite erreur naît une boucle où les plus beaux jardins sont situés à la fin, ne faisant qu’accroître le degré d’émerveillement au fur et à mesure de la journée. Vous vous réjouissez de cet heureux hasard et vous étonnez par conséquent de la suggestion de votre guide, qui insiste pourtant pour qu’à Xi’an, sur le site de l’armée enterrée, la visite débute par les salles contenant le moins de guerriers de terre cuite, afin que l’admiration aille crescendo (les soldats de la fosse du premier hall se comptent en effet sur les doigts de la main).

Etagère dans le jardin Liu (Suzhou)

Lors de la visite de ces jardins, ce qui est passionnant à suivre de l’un à l’autre, ce sont les fenêtres de formes toutes différentes, comme autant de participantes à un concours d’imagination où l’imitation serait proscrite. Et les deux derniers jardins s’avèreront les plus complets d’une point de vue architectural. Celui de la Forêt du Lion vous donne l’impression d’être tombé comme Alice au pays des merveilles dans un monde miniature : un labyrinthe, des maisons aux carreaux multicolores, et même un bateau. Quant au jardin de l’Humble Administrateur, c’est peut-être le plus beau de tous, avec ses pagodes, plans d’eau et pavillons aux vitres bleutées.

Le bateau du jardin de la Forêt du Lion (Suzhou)

Un pays, deux systèmes

Débarqué à Hong Kong, vous sentez que quelque chose a changé : la population que vous croisez dans la rue n’est plus uniquement composée de Chinois. En réalité, c’est même un des endroits les plus cosmopolites où vous vous soyez jamais trouvé. Vous vous demandez dans quel autre lieu du monde coexistent de la sorte, en plus des Asiatiques, des Indiens/Pakistanais, des blancs (européens/nord-américains), et des noirs (dont les femmes en superbes tenues de l’Afrique de l’Ouest vous rappellent de bons souvenirs). Les rues de Hong Kong sont une exposition universelle permanente. Mais que sont venus faire tous ces étrangers ? Pourquoi émigrer d’aussi loin, et pourquoi ici ?

C’est d’ailleurs à Hong Kong que vous sympathisez avec un burkinabé, en vacances dans la même auberge de jeunesse que vous. Le reste du temps, il est étudiant à Taïwan, point d’attache qu’il a choisi dans le but d’y apprendre le mandarin. Afin d’être mieux armé face à la vague de Chinois qui envahissent l’Afrique pour y faire du commerce (tels ceux qui, postés sur le pont de Bamako, ont appris le bambara en moins de deux) ? En tout cas, le commerce, ici, il n’y a que ça. Nathan Road, l’artère qui parcourt la péninsule de Kowloon du nord au sud, est truffée de boutiques en tout genre : souvenirs, vêtements, agences de voyage, électroménager, bijoux… le tout sur des dizaines d’étages. Au niveau du sol, les rabatteurs sont multi-produits : face à la moue que vous affichez en réponse à un lascar qui vous propose des « copy watches » (montres imitant les marques prestigieuses), ce dernier surenchérit avec un « hashish? » à peine plus discret.

Une rue de Hong Kong à la nuit tombée

La « jungle urbaine » est un cliché, mais à Hong Kong, elle prend pleinement son sens. Pour aller d’un point à un autre, il faut se frayer un chemin parmi les touristes, les employés de bureaux, les écoliers, les rabatteurs, tout ce monde qui occupe l’espace de la rue. Partout, des publicités, des néons, des messages par centaines, une densité de communication encore plus forte que sur Times Square. Malgré cet excès, vous êtes surpris et culpabilisez de vous sentir davantage dans votre élément ici qu’en Chine continentale. Plus libre, presque, alors que cet amas de lumières colorées vous incitant à acheter tout et n’importe quoi vous encombre sérieusement l’esprit. Vous en venez à vous demander si la liberté est inséparable du capitalisme, mais vous vous rendez compte que vous êtes tel un lapin ébloui par les phares d’une voiture ou une alouette fascinée par les miroirs. Vous vous reprenez. A priori, libéralisme (économique) et liberté (de pensée, de circuler) n’ont rien à voir. Pourtant, vous vous sentez plus à l’aise ici qu’au milieu des policiers en civil de la place Tian’anmen.

Au musée d’histoire, vous constatez que les années soixante se sont déroulées à Hong Kong comme dans nombre de pays occidentaux, en particulier pour les modes en matière de musique et de danse. Rattachés pendant cent ans (pour les plus récents) à la Grande-Bretagne, les territoires qui composent Hong Kong continuent à jouir au présent et au futur de cette liberté, pendant au moins cinquante ans à compter de 1997. L’influence britannique est encore palpable partout. Mais sur la terrasse de votre auberge de jeunesse, les soirées karaoké alternent avec les entraînements de kung fu : pas de doute, vous êtes bien en Asie.

Reconstitution d'une épicerie (musée d'histoire de Hong Kong)

Hong Kong se compose de l’île du même nom, de la péninsule de Kowloon (où se situe votre hébergement), d’un archipel de 260 îles et des Nouveaux Territoires. C’est sur les deux premières que la jungle de la ville sévit, tandis que les derniers, contrairement à ce que l’on pourrait attendre de leur nom, abritent des constructions et une société plus traditionnelles. C’est ainsi qu’il est possible de s’extraire des kilomètres carrés de béton-néon pour suivre le Ping Shan Heritage Trail, un parcours faisant découvrir de charmants petits monuments et bâtiments classés, édifiés pour certains il y a plus de 600 ans. Brochures et panneaux à l’appui, l’accent est mis sur la pédagogie, dans le but de transmettre des éléments de généalogie ou d’architecture, et il est très agréable de se promener dans ce qui ressemble bien plus à un village qu’une zone urbanisée.

Une excursion sur l’île de Lantau, la plus grande de l’archipel, moins peuplée cependant que celle de Hong Kong, est également l’occasion de se plonger dans une culture un peu plus ancestrale que celle des fausses montres et autres costumes prêts en 24 h. La visite du village de Tai O vous donne l’impression de retrouver un peu d’authenticité : à proximité de maisons de pêcheurs en pilotis, des poissons, disposés pour certains en guirlandes, sont mis à sécher. Et pas seulement à l’attention des touristes qui y trouvent une manne photographique : après que vous avez réalisé un cliché d’une grille à poissons traînant sur un toit, un habitant la récupère aussitôt. La grille n’était pas là pour vous, et l’homme attendait poliment que vous ayez fini votre activité pour pouvoir poursuivre la sienne, bien plus vitale.

Grille de poissons séchant sur un toit de Tai O (Hong Kong)

Hong Kong, cette terre minuscule mais si variée, sera finalement votre dernier point de chute avant de rentrer en France. Car il y avait une faille dans l’organisation de votre voyage : lorsque vous êtes parti de Shanghai, une employée des services d’immigration vous a prévenu que vous quittiez le territoire chinois, et que, comme vous disposiez d’un visa à entrée unique, il faudrait vous en procurer un nouveau pour revenir en Chine continentale (votre vol retour part de Beijing). Car même si Hong Kong appartient de nouveau à l’Empire du Milieu depuis la rétrocession, les deux territoires n’ont pas les mêmes lois, qu’elles soient d’immigration ou économiques, et ce en vertu de la Basic Law. Vous commencez par vous étonner, voire vous indigner de cette hétérogénéité législative au sein d’une même nation, même si elle est également présente çà et là dans votre propre pays, certes à un degré moindre. Vous ne pensiez simplement pas qu’en allant à Hong Kong, vous sortiez de Chine, puisque cette région lui est désormais rattachée. Mais il ne faut pas chercher à se révolter, ici les choses sont différentes, peuvent apparaître compliquées, et il faut s’en accommoder.

Dès votre arrivée dans cette région si particulière, vous tentez donc d’obtenir un nouveau visa. Mais on est samedi, les administrations sont fermées le week-end, vous aurez donc un jour et demi pour mener votre projet à bien, sans quoi vous ne pourrez pas grimper dans le train qui part pour Beijing mardi à 15h15. ll n’y en a qu’un tous les deux jours, et il met 24h à regagner la capitale, il est donc impératif que vous puissiez le prendre si vous voulez monter dans votre avion vendredi. Alors, le dimanche matin à 8h, vous rendez visite à une agence privée qui s’occupe de l’obtention de visas, et exposez votre cas. Sans tarder, votre interlocutrice vous demande quelle est votre nationalité. En entendant votre réponse, elle vous montre un papier scotché sur le guichet, indiquant : « Pour les Français, les demandes de visas pour la Chine prennent désormais quatre jours ». Quatre jours ? Alors que toutes les agences évoquent un délai de 24h ! Il n’y a qu’une seule note scotchée sur ce guichet, et il faut qu’elle concerne les Français… alors qu’il y a tant de nationalités présentes ici, cela tombe sur la vôtre.

Sur Chatham Road, à Kowloon (Hong Kong)

C’est un complot. Quelqu’un veut que vous ratiez votre avion et restiez à Hong Kong. Car ce délai de quatre jours vous ferait rater à la fois le train pour Beijing et le vol pour la France. Vous abandonnez donc l’hypothèse du visa (que vous n’êtes d’ailleurs même pas sûr d’obtenir après l’attente), vous n’allez pas revenir en Chine continentale. Un peu sonné par cette nouvelle qui fait de votre simple nationalité un sérieux inconvénient, alors que pour l’instant, elle était plutôt bien vue, dans d’autres pays en tout cas (Australie, Japon), vous essayez de vous renseigner sur les raisons de cette disgrâce. Conséquences de l’entretien entre le Président français et le dalaï-lama, ou des rebondissements de l’affaire des frégates de Taïwan ? On se sent bien petit et impuissant quand les soubresauts de la géopolitique ont des répercussions directes sur sa propre liberté de circuler. Vous resterez finalement quelques jours de plus à Hong Kong et prendrez de là un avion pour Paris via la Thaïlande et le Sri Lanka.

Encore du baroque

Ces quelques jours supplémentaires passés à Hong Kong vous auront finalement donné la possibilité de rayonner à partir de Kowloon. Vous n’aurez peut-être pas pu voir la muraille de Chine (prévue à la fin du séjour), mais Macao est un excellent lot de consolation. C’est ainsi que vous allez vous imprégner sur place, la veille de votre retour à Paris, de ce métissage sino-portugais qui vous fascinait tant, mais que vous aviez décidé de ne pas visiter, faute de temps. Vous prenez le ferry de 7h30 pour disposer d’une journée complète, et déjà, l’étrangeté de ce mélange des cultures fait surface : à l’intérieur du bateau, les inscriptions de sécurité sont en chinois, portugais et anglais. Cet assemblage apparaît comme assez improbable, mais si l’on s’y plonge un tant soit peu, il fait résonner l’histoire de la colonisation dans la région. Ajoutez aux deux idiomes européens le français, l’espagnol et le néerlandais, vous aurez là la quasi-totalité des langues colonisatrices.

Plaque d'avocat à Macao

Macao est une région administrative spéciale de la Chine, au même titre que Hong Kong, même si sa rétrocession fin 1999 a fait moins de bruit que celle de sa grande soeur. A ce titre, vous avez droit à l’arrivée à un tampon macanais sur votre passeport, mais heureusement, nul besoin de visa pour s’y rendre ou revenir vers Hong Kong. Vous êtes en zone libre ! Et vous sentez que vous vous rapprochez progressivement de l’Europe : les noms de rue sont en portugais et vous achetez des pâtisseries dans un magasin dont l’enseigne indique « padaria ». Mais en pratique, vous ne vous trouvez pas pour autant en terre lusophone : une écrasante majorité de Macanais parle le cantonnais. Vous ne pourrez donc pas faire usage des quelques tournures apprises au Brésil.

Après les femmes voilées de Xi’an, vous apercevez cette fois-ci une Chinoise qui se recueille dans une église devant une figure de Marie, et il vous faut quelques instants avant de pouvoir placer cette situation dans le domaine du possible. Vous étiez venu constater le métissage, vous voilà servi. La société catholique des siècles passés a de beaux restes, même si dans le cas de l’église São Paulo, il n’en subsiste que la façade. Le cimetière catholique de São Miguel renferme des pierres tombales assez exubérantes, qui portent dans de nombreux cas la/les photo(s) du/des défunt(s). La chapelle verte au centre du cimetière semble avoir été parachutée là comme à Disneyland. Sa couleur et son style gothique jurent avec le reste. Vous prenez cela comme une nouvelle manifestation du métissage anglo-luso-chinois. Ici, les églises sont principalement baroques. Et même si cela ne vaut peut-être pas les merveilles d’Ouro Preto au Brésil, São Domingos possède une façade éblouissante, Santo Agostinho de beaux encadrements de fenêtre, et São Lourenço un plafond sublimement ouvragé. Enfin, les casernes maures, avec leur style décoratif exubérant, sont une excellente surprise pour l’œil, qui n’en attendait pas tant.

La chapelle du cimetière catholique de São Miguel à Macao

Overpass et underpass

Le mode de transport qui peut être considéré comme le plus simple est souvent assez compliqué à emprunter dans les villes chinoises : l’Empire du Milieu n’est pas le règne du piéton. Lorsque vous marchez sur un trottoir et avez un but en tête, vous n’êtes jamais assuré de pouvoir y parvenir de façon simple et en restant au niveau du sol. La priorité est donnée à la voiture, c’est ainsi que barrières et autres rambardes peuvent soudain opposer à vos ambitions pédestres une fin de non-recevoir. Il faut alors ruser, réfléchir, regarder autour de soi pour trouver quel passage surélevé ou souterrain va vous permettre de traverser la rue. Et il peut également arriver de devoir marcher plusieurs centaines de mètres en sous-sol, tout cela pour laisser la voie libre aux automobiles qui s’égaient plus haut à vos dépens.

Des trains-couchettes, lors de ce voyage, vous en aurez pris quatre. Il en existe deux classes, hard et soft sleeper, la couchette molle n’étant pas tellement plus confortable que la dure, simplement un peu plus spacieuse. Les wagons-lits fonctionnent selon une organisation qu’il n’est pas forcément possible de maîtriser dès le premier trajet, à moins d’avoir dans ses bagages un master en adaptation interculturelle. C’est pourquoi, dans le Beijing-Datong, vous vous faites tout petit et dormez quasiment avec vos sacs à dos sur le lit, pour ne déranger personne. Car les compartiments sont exigus, et chacun d’entre eux dispose de deux fois deux ou trois lits superposés, selon qu’on se trouve en couchette molle ou dure, les lits les plus hauts étant les moins chers.

Voies de la gare de Beijing nord

Dans le Pingyao-Xi’an, vous osez un peu plus vous étaler et placez vos sacs sous un des deux lits du bas. Entre Xi’an et Shanghai, pour gagner encore un peu plus en confiance, vous tentez d’amadouer les occupants de votre compartiment en leur offrant des kiwis confits. Une femme, enceinte, accepte avec plaisir, et un jeune homme ne se fait pas prier pour en reprendre. Arrivé à Shanghai, la femme enceinte vous dit en souriant quelque chose en chinois qu’évidemment vous ne comprenez pas. Vous lui répondez « bye », mais elle ne semble pas non plus saisir. Qu’importe, entre ressortissants de pays gourmands, la communication peut se passer de mots.

Et c’est ainsi que dans le train qui vous mène de Shanghai à Hong Kong, vous connaissez le système sur le bout des doigts, et placez votre petit sac à dos en hauteur dans une niche dont vous n’aviez pas conscience de l’existence lors des premiers trajets. Vous vous préparez pour l’extinction des feux à 22h, et êtes prêt le matin pour rééchanger le billet en plastique, donné la veille par le contrôleur, contre votre billet en papier (il manquera un cinquième trajet en train-couchette pour élucider le pourquoi de cette pratique). Et cette fois-ci, vous n’avez eu à corrompre personne avec des kiwis confits.

Wagon-lit dans le train Xi'an-Shanghai

Le bus est une alternative intéressante au train, et se révèle souvent plus souple. Mais là encore, il faut se familiariser avec le système. Par exemple, après avoir acheté votre billet pour Taiyuan en gare routière de Datong, vous allez et venez devant les dizaines de bus présents, sans savoir dans lequel monter. Vous demandez alors de l’aide à un chauffeur, qui compare un numéro sur votre ticket avec la plaque minéralogique de son véhicule, et par une chance incroyable, vous vous trouvez près du bon car. En Chine, on trouve donc son bus grâce à sa plaque d’immatriculation ! Après tout, pourquoi pas ? Autres mœurs nouvelles et complexes pour vous : à Xi’an, le car qui conduit du centre-ville au site de l’armée enterrée est le n°5, mais il est aussi connu sous le nom de 306. Il s’agit donc d’ouvrir l’œil.

Dans certains bus (à l’intérieur de Datong, sur l’île de Lantau ou encore pour se rendre à l’aéroport de Hong Kong), l’acquittement du prix du ticket est sujet à autant de contrôles qu’en Europe du Nord, c’est-à-dire aucun. Déjà, il n’y a pas de billet, car le principe est de mettre une certaine somme dans un boîte placée auprès du conducteur. Ceci est prévu pour un monde idéal, car si on a trop ou pas assez d’argent pour pouvoir faire l’appoint, tant pis, ou tant mieux pour vous, personne ne vérifie. A moins que l’oreille du chauffeur soit suffisamment exercée pour détecter, au son des pièces tombant au fond de la boîte, si vous avez effectivement donné la somme exacte ? Pour les habitants qui prennent régulièrement le bus, cela ne doit pas poser de problème : soit ils préparent l’appoint à l’avance, soit ils donnent trop un jour, puis se rattrapent le second, et finissent par s’y retrouver. En tout cas, personne ne vous rendra la monnaie, et le touriste de passage doit savoir s’y adapter.

Billet de banque exposé au musée de Shanghai

Somme gastronomique

Avant la visite des palais de la Cité interdite, vous décidez de confronter le vôtre au canard laqué, un must à Beijing. Vous déjeunez dans un restaurant de Wangfujing Daije où vous trouvez ce mets absolument délicieux : la peau est croustillante, la chair tendre, le goût miraculeux. Les classiques ont du bon.

A Shanghai, vous entrez dans un fast food chinois. En arrivant au comptoir, vous avez très peur, car tout est écrit en mandarin, mais ayant repéré votre tête d’étranger à dix mètres, la serveuse retourne lestement le menu, qui est heureusement traduit en anglais au verso. La soupe de nouilles au bœuf et à la tomate n’est pas si mauvaise que ça pour un établissement de restauration rapide. Qui plus est, vous vous en sortez pour vraiment pas cher (selon vos standards). Après avoir complété le repas par une glace, il convient de se laver les dents. Vous utilisez à cet effet un des lavabos mis à la disposition des clients. Mais vous semblez, par votre attitude, interpeller voire choquer l’un d’entre eux. A la sortie des toilettes, cet homme vous regarde pendant de longues secondes, de la tête aux pieds, comme si le brossage de dents faisait de vous un extraterrestre. Il est vrai que dans un pays où l’eau du robinet n’est pas potable, où les trottoirs sont constellés de crachats et où les toilettes ne sont souvent qu’un trou pestilentiel sans papier, se laver les dents doit apparaître comme un acte d’hygiène dérisoire.

Fast food à Shanghai

C’est à Xi’an, ville réputée pour sa cuisine, que vous avez le mieux mangé, mais ce un peu par erreur. Un établissement, que vous aviez repéré au préalable, abrite deux restaurants : un de type cantine au premier étage, et un autre, plus chic, au second. Alors que vous comptiez manger rapidement, vous montez trop haut dans l’escalier et arrivez dans la salle qui a le meilleur standing. Là, les hôtesses portent des habits traditionnels et le cadre est luxueux. Vous regrettez un temps votre bévue, mais on s’occupe de vous tout de suite, il n’est plus possible de dire que vous vous êtes trompé. La carte n’étant pas disponible en anglais, vous commandez au hasard un menu, ni le moins cher, ni le plus cher.

Pour commencer, on vous sert des légumes et des amuse-bouches que vous n’arrivez pas à identifier. Puis, une soupe de champignons déboule sur la table, vous la buvez avec délectation. Ensuite, c’est au tour d’une grande assiette creuse, remplie d’une vingtaine de ravioli fourrés à diverses sortes de viandes, d’entrer en scène. Quasi-instantanément, trois ravioli sucrés mais froids font également leur apparition. Et on vous laisse à peine le temps de vous remettre de cet arrivage que deux paniers de bambou contenant chacun six ravioli vous sont servis, tous à des viandes différentes, ainsi qu’aux fruits de mer. Pourquoi pas une nouvelle soupe, avec tout ça ? Effectivement, on vous apporte un autre potage aux champignons, placé sous un petit réchaud. Mais comme au Japon, vous commettez un impair : vous vous servez avant que le tout n’ait totalement infusé. La serveuse s’en aperçoit, reverse le contenu du bol dans la petite marmite, et vous indique qu’il faut attendre que le feu soit éteint. Pour finir, c’est pastèque et melon en dessert. Vous ne pouvez plus avaler une seule crevette supplémentaire.

Au milieu du festin

Le lendemain, vous vous attablez à l’étage du restaurant plus populaire, et mangez à nouveau très bien, même si la finesse et la profusion ne sont naturellement plus au rendez-vous. Après avoir fini votre plat, et avant de régler l’addition, vous prenez toutes vos affaires et vous rendez aux toilettes afin de vous brosser les dents (l’activité qui vous aura peut-être causé le plus de tort lors de ce voyage). Ces quelques minutes constitueront un terrible moment d’angoisse pour les serveuses, qui ont cru qu’en filou occidental, vous aviez filé à l’anglaise et quitté l’établissement sans payer. Mais lorsque vous sortez des toilettes, même si quelque chose dans leur visage trahit encore un reproche, principalement celui de leur avoir causé une peur bleue, leur rictus s’estompe pour laisser place au soulagement. Elles ont sauvé la face, et vous aussi.

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New York

(Voyage réalisé du 28 juillet au 3 août 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

NB : Il y aurait tant de choses à dire sur New York. Seuls quelques aspects très subjectifs et lapidaires ont été retenus ici.

Tout devient possible

On ne vient pas s’installer à New York pour être au chômage ou se la couler douce. Summum du mode de vie urbain, de l’avant-garde en tout genre comme du capitalisme le plus ravageur, l’ex-Nouvelle Amsterdam donne à certains l’impression d’être au centre du monde, là où ça se passe. Que vous soyez barman ou trader, il faut faire du chiffre, déjà parce que la ville est extrêmement chère, et ensuite parce que si vous voulez vivre chichement, autant squatter avec les hippies à San Francisco ou carrément résider en France et survivre au crochet de l’Etat.

Boîtes de chaussures dans un magasin de Lower Manhattan

Pauvre tip

Le cas des pourboires est d’ailleurs édifiant, surtout pour les Français, qui n’y comprennent rien. Aux Etats-Unis, le système est parfaitement machiavélique : les serveurs sont payés quelques dollars de l’heure, et ce salaire à lui seul ne leur permettrait absolument pas de payer leur loyer et les sept prêts qu’ils ont sur le dos. Pour compléter leur salaire, ils touchent donc un « tip », dont le montant se situe entre 15 et 20% de l’addition (au final, c’est plutôt la salaire fixe qui complète les pourboires…). On ne le donne pas uniquement si on a été content du service : il est o-bli-ga-toire. Ou plutôt, il est inconcevable de ne pas verser de tip. Seuls les Français en sont capables, feignant de ne pas connaître le système, ou s’en indignant, et étant détestés pour cela.

Boutique à SoHo

Cela peut valoir de sortir sa calculette à chaque fois que l’on prend un café, mais on finit par s’y habituer. On a peur de ne pas donner assez, alors on donne plus, on donne trop (pour tenter de sauver la réputation des Français), surtout que la formule « entre 15 et 20% de l’addition » tombe rarement sur une somme dont on a l’appoint exact en poche. Mais l’employeur qui a inventé ce phénomène est un génie de l’exploitation salariale : grâce au tip, ce n’est plus le patron qui paie l’employé, mais le client. Et l’employeur empoche quoi qu’il arrive le prix des consommations.

Si ves algo, di algo

Toujours sur le plan économique, les Etats-Unis et New York en particulier sont plus considérés par leur administration comme un terrain de jeu pour ses habitants que comme un lieu d’intégration. Le bilinguisme (anglais-espagnol) croissant des annonces officielles et des publicités, en particulier dans le métro, en est la manifestation. On pourrait a priori trouver ce phénomène positif, se dire que c’est se mettre au niveau des populations immigrantes hispanophones, rendre clair le message auprès de ceux qui ne parlent pas (encore ?) anglais.

Peut-être.

Mais surtout, c’est une façon de confiner les immigrés latinos dans leur statut d’étrangers. Déjà, ce n’est pas en lisant des messages en espagnol qu’ils vont apprendre l’anglais. Ce n’est donc pas vraiment leur rendre service, ou alors seulement à court terme. Ensuite, c’est un peu comme si on leur disait « D’accord, vous ne parlez pas la langue du pays, mais vous pouvez quand même y vivre et y faire du commerce » sans aucun souci d’intégration de la part des autorités. C’est ici le pays qui s’adapte à ses habitants, et non l’inverse. On permet aux non-anglophones de l’utiliser, avec ses ressources, son potentiel, mais c’est tout. C’est une Terre promise, et pas beaucoup plus. Car il n’y a pas de volonté de l’Etat d’engendrer le mélange des communautés, ou de faire en sorte que les personnes vivant sur le sol américain aient un minimum en commun, à commencer par la langue. Chacun est autorisé à venir tenter sa chance, mais on ne fera rien pour le sortir de sa bulle linguistique et culturelle. L’administration considère donc l’immigration sous son angle presque exclusivement économique : les Etats-Unis deviennent une juxtaposition de communautés qui triment pour gagner leur vie, et c’est la seule chose qui les rassemble.

Bilinguisme au QG des Nations Unies

Une revanche sur Marco Polo

Les lignes qui délimitent cette juxtaposition, ce patchwork, ne sont pas fixes mais évoluent dans le temps. C’est ainsi que le dragon Chinatown dévore lentement mais sûrement Little Italy, réduite à quelques portions de rue vidées de leur authenticité. Il faut sans cesse redessiner la carte des endroits dédiés à chaque communauté, au risque de se retrouver devant un plat de riz cantonnais alors qu’on désirait déguster un minestrone. New York, miroir du monde ?

Façade vert blanc rouge, magasin chinois

Hey, white boy, what you doin’ uptown?

Marcher dans les rues de The Big Apple crée une confrontation permanente avec des éléments géographiques que vous connaissez ou croyez connaître. Car nombreux sont les musiciens que vous avez écoutés et qui ont évoqué la ville de façon précise dans leurs paroles, que ce soit l’ancienne génération (The Velvet Underground, Simon & Garfunkel…) ou la nouvelle (Youngblood Brass Band, Vampire Weekend…). Vous aviez ainsi en tête une topographie musicale et parcellaire de New York, qui incluait Lexington, Bleecker Street ou le bus M79. Sentiment assez étrange que celui de se rendre sur place, de valider l’imaginaire par du réel (comme on pourrait composter un billet de train en le faisant passer d’un statut potentiel à un autre définitif, irréversible), pour finalement se dire « Ah, ça ressemble donc à ça », sans être particulièrement déçu ni agréablement surpris. Vous êtes simplement là, où ça se passe.

Plan de Manhattan dans le Financial District

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Finlande

(Voyage réalisé du 11 au 20 août 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Une victoire au Finnish

De la Finlande, que connaissiez-vous ? Alvar Aalto ? Aki Kaurismäki ? Mika Häkkinen ? Il faut l’avouer, pas grand chose. Ce pays résonnait moins que le Brésil ou l’Australie, pourtant bien plus lointains. Alors, discrète, la Finlande ? Déjà, elle a longtemps vécu sous la coupe de la Suède, puis de la Russie. Mais cela ne signifie pas qu’il n’existe pas d’identité finlandaise. Au contraire, elle est un mélange de ces influences scandinaves, slaves, et de sa propre culture, si unique. La preuve : le finnois n’a vraiment rien à voir avec quoi que ce soit de connu pour vous. Il se rapproche du hongrois par sa structure, mais cela n’est pas d’un grand secours. Et vous bénissez le jour où le bilinguisme officiel finnois-suédois a été instauré dans le pays, car la langue d’Alfred Nobel devient le temps de ce voyage votre meilleure amie. Vous lui trouvez des points communs avec l’anglais, l’allemand et le danois, ce qui vous permet de vous raccrocher aux branches.

Plaque bilingue à Helsinki

Car le Finlandais est assez facétieux. Par exemple, Helsinki est peut-être l’une des seules villes au monde où le Sénat ne se trouve pas sur la place du Sénat. Centre touristique de la ville, elle abrite cathédrale, université, bibliothèque, palais du gouvernement, mais pas de trace de Sénat. Sûrement une farce d’un esprit du lieu…

La cathédrale d'Helsinki

Le finnois restera donc impénétrable pour vous. Ce n’est qu’au bout de trois jours, grâce à une œuvre du musée d’art contemporain Kiasma, que vous découvrez que « non » se dit « ei ». Et au bout de cinq jours, vous oserez votre premier « kiitos » (« merci »). Temps incomparablement longs par rapport au Brésil voire au Japon, dont vous ne connaissiez pas non plus les langues.

Une œuvre du musée d'art contemporain Kiasma (Helsinki)

Bloc contre bloc

En Finlande, la grande affaire, c’est le romantisme national. On vous vend ça comme une sorte d’Art Nouveau, mais lorsque vous découvrez les premiers édifices estampillés « romantisme national », vous vous demandez si vous êtes au bon endroit, puis comprenez qu’il ne fallait pas vous attendre à de la finesse. Car ce style est avant tout massif. Ses constructions évoquent du néogothique qui aurait trouvé son salut dans le bloc de granit, le tout tendant vers du Walt Disney un peu triste.

La cathédrale de Tampere

D’ailleurs, pour qui est charmé par l’élégance lumineuse des façades d’églises baroques mais se sent oppressé par le déluge d’angelots dorés qui pullulent en leur intérieur lugubre, la Finlande apporte le complément : des extérieurs d’aspect parfois boursouflé, si ce n’est laid, ou simplement insignifiant, mais dès qu’on a poussé le portail, c’est la grâce qui prévaut. Qu’il soit question de dépouillement luthérien ou d’ornementations Jugendstil, le pays est l’un des rares où les églises sont plus belles à l’intérieur qu’à l’extérieur. Rien à voir avec le Brésil, donc. Il en est ainsi pour la Mikaelinkirkko de Turku, par exemple, où nef et chœur sont des modèles de subtilité décorative, tandis que l’édifice ressemble vaguement à un château fort en briques.

Ornementation à l'intérieur de la Mikaelinkirkko à Turku

Déjà vu

Dieu soit loué, il n’y a pas que des églises à visiter en Finlande. Un petit dépliant de l’office du tourisme d’Helsinki vous convainc de vous rendre dans le quartier de Katajanokka. Là, c’est l’explosion. Sur une dizaine de rues qui s’entrecroisent, d’innombrables constructions surplombent fièrement l’asphalte, avec pour chacune un seul but en tête : être la plus belle du pâté de maisons. Le quartier partage avec Santa Teresa à Rio l’exubérance des couleurs et des formes, l’insolente liberté créatrice. Dans votre grande entreprise cannibale, vous tentez d’absorber le plus possible de cet endroit préservé. Si ce n’est pas la façade, c’est la corniche, et si ce n’est pas la corniche, c’est la poignée de porte. Ours, hiboux, vikings et araignées surgissent de tous les côtés, tandis que des créatures imaginaires réclament aussi leur part du gâteau. Il faut tout passer en revue pour ne pas perdre une miette de ce festin, régal pour le regard.

Façade à Katajanokka

Ici et là, vous croiserez d’autres délicieux édifices, comme celui coiffé d’une coupole rouge, sur Tehtaankatu. Parfois, un immeuble de toute beauté sera entouré de bâtiments quelconques. Si les villes finlandaises ne sont pas forcément belles dans leur ensemble (il faut savoir où regarder) et que tant de groupes de métal satanique existent dans le pays, c’est précisément parce que le diable se cache dans les détails.

Schalinin Talo, Tehtaankatu 9

Et que naisse, puis disparaisse

Dans le sud-ouest du pays, la population suédophone est souvent majoritaire. C’est le cas à Ekenäs, dont le nom en finnois est Tammisaari. Vous le constatez, ces noms n’ont pas grand chose à voir l’un avec l’autre, sauf qu’ils signifient tous les deux île ou péninsule du chêne.

Vous n’avez pas trouvé énormément de possibilités d’hébergement à Ekenäs et avez donc réservé deux nuits dans un « cottage » situé dans un camping. Il s’agit d’une petite maison en bois sans eau ni toilettes. Mais vous avez l’électricité, un réchaud et un frigo. N’ayant pas tellement pratiqué le camping dans votre pays ou ailleurs, c’est l’occasion pour vous de découvrir et expérimenter ce mode de vie. Tous les pensionnaires semblent y avoir leur place, leurs habitudes. Quand vous y débarquez, le premier soir, on vous regarde d’un œil suspect. Et quand vous quittez l’endroit, vous vous imaginez, dans un accès de paranoïa, que tout le monde se réjouit de votre départ : vous étiez un intrus. Difficile de s’insérer dans un processus où plusieurs semaines semblent nécessaires pour en prendre réellement la mesure. Vous n’aurez été qu’un touriste filant dans cette constellation de camping-cars. Et personne ne vous aura invité à boire une bière torse nu au son d’une musique dance crachée par des haut-parleurs de voiture.

La mer Baltique à Ekenäs

Vous avez tout de même passé au moins deux bons moments. Le premier soir, vous avez dîné au restaurant Bossa Nova. Du nom du lieu qui vous rappelle des périples passés (mais que vous interprétez plutôt comme le fait que les clients viennent et repartent en bateau, causant sans cesse de nouvelles vagues) jusqu’à la musique diffusée (Beatles, Simon & Garfunkel), tout était fait pour vous plaire, et vous vous êtes d’ailleurs un peu cru dans The Truman Show. De la paranoïa, sans doute, encore. Le deuxième soir, vous vous êtes baigné au soleil couchant dans la Baltique, qui a la particularité d’être très peu salée, rendant le tout très agréable. Vous étiez seul dans l’eau, ne redoutant cette fois aucune conspiration.

Dans la vieille ville d'Ekenäs

A quelques dizaines de minutes de marche du camping, la vieille ville d’Ekenäs est charmante et pousse très loin l’art de décorer son rebord de fenêtre, afin que les promeneurs aient l’impression de passer devant un foyer harmonieux, situé dans un village harmonieux, le tout au sein d’un pays lui-même harmonieux. A cet effet, la symétrie est très prisée (exemples 1, 2 et 3). Un cousinage avec le fameux hygge danois ?

Ex-esclave slave

La Finlande a été sous domination russe de 1809 à 1917 et en porte les traces aujourd’hui encore : on ne se sent pas à 100% dans un pays nordique de l’Europe de l’Ouest. Un des signes les plus apparents de cette emprise passée est la présence d’églises orthodoxes à l’architecture à bulbes si caractéristique. A moins d’habiter à Nice ou entre l’Arc de Triomphe et le Parc Monceau, il n’est pas très habituel pour un Français de croiser ce genre d’édifices. Les voir se déployer majestueusement sur la ville donne l’impression d’être très proche de Moscou ou Saint-Pétersbourg.

L'église orthodoxe de Hanko

Après avoir admiré la cathédrale Ouspenski d’Helsinki, vous décidez de prolonger cette ambiance en allant manger dans un restaurant russe à quelques pas de l’église. A l’intérieur, musique traditionnelle, alphabet cyrillique, décoration bien choisie pour vous transporter. Vous vous y croyez vraiment : la Finlande, si on s’y prend bien, c’est deux voyages pour le prix d’un.

La cathédrale orthodoxe Ouspenski à Helsinki

Ainsi, il suffit de parcourir les quelques stations de train qui séparent Ekenäs de Hanko (Hangö en suédois) pour se retrouver dans une ambiance de villégiature russe du début du XXe siècle. Cité la plus méridionale du pays, c’est elle que l’aristocratie de l’Empire du tsar avait choisie pour passer les beaux jours. Tout y est : casino, cabines de plage, et même un manège aquatique. Pour peu, on se croirait à Deauville. Mais les anciennes demeures en bois sont là pour vous rappeler que vous êtes bel et bien au bord de la Baltique.

Villa à Hanko

En outre, Hanko dispose d’un château d’eau (à l’apparence étonnante) qui pourrait très bien être une fusée soviétique ayant élu domicile sur une colline de la ville. Par ailleurs, tout au long de votre périple, vous ne visiterez pas un musée sans qu’un artiste russe n’ait droit à son accrochage ou que ne soient détaillés les liens culturels entre Finlande et Russie. Et c’est sans parler du comportement face à l’alcool, qui lui aussi présente une certaine parenté.

Le château d'eau de Hanko

Kultur, tout court

Ancienne capitale de la Finlande, Turku n’est aujourd’hui pas en reste puisqu’elle sera capitale européenne de la culture en 2011. C’est une ville universitaire qu’il est agréable de parcourir, de jour comme de nuit.

Turku, capitale européenne de la culture en 2011

Située au fond d’un estuaire, Turku est traversée par le fleuve Aurajoki. Colonne vertébrale de la ville le long de laquelle s’organisent monuments, commerces et autres bateaux-restaurants, c’est un plaisir renouvelé d’en suivre les quais. On y trouvera d’intrigantes sculptures, une fontaine en forme de queue de poisson, ainsi que de beaux navires conservés, mouillant à proximité du Forum Marinum, le musée maritime de Turku.

Sur le pont du voilier Suomen Joutsen (Turku)

Turku se distingue par ses musées, tel celui de l’artisanat en plein air (Luostarinmäen käsityölaismuseo). Les enseignes (botte de sept lieues, montre à la Alice au pays des merveilles, bretzel géant…) des différents métiers y sont visuellement très réussies. Mais vous ne savez pas bien comment réagir face à ces artisans installés dans les ateliers (d’aucuns prétendent que certains sont simplement des étudiants costumés), faisant de la simple présence ou parfois affairés sur leur rabot ou métier à tisser. L’une d’entre elles, perçant chez vous une pointe d’incertitude voire d’incrédulité, vous dit que vous pouvez poser des questions. Mais aucune question ne vous vient à l’esprit si ce n’est « Alors comme ça, vous êtes savetière ? ». Vous la remerciez donc et marchez vers l’atelier suivant.

Le fleuve Aurajoki à Turku

Autre musée, moins embarrassant cette fois : celui consacré à Sibelius, compositeur finlandais par excellence. Après une salle dédiée aux instruments du monde, la vie et l’œuvre du musicien sont abordées. On apprend qu’il s’appelait Janne à l’origine, mais la France étant à la mode, et admirant son oncle qui avait changé son prénom en Jean, il fit de même. De nombreux extraits sonores sont en écoute, vous donnant envie de vous plonger dans les pièces symphoniques de ce compositeur amateur de cigares et d’oies sauvages.

Une des pièces du musée Sibelius à Turku

Turku est enfin très efficace pour transformer en bars des lieux dont l’utilisation originelle était quelque peu différente. C’est ainsi que vous avez dégusté de la perche au sésame dans une ancienne école, bu une pression finlandaise dans ce qui était un temps une pharmacie, et une autre dans une banque changée en pub.

The Old Bank, bar de Turku

Tampere tes ardeurs

Construite entre deux lacs et profitant de l’énergie hydroélectrique fournie par les rapides qui relient l’un à l’autre, Tampere est une ville industrielle qui s’est développée depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à devenir la deuxième agglomération du pays.

Un de vos premiers contacts avec la ville est la visite de la « vieille église » (vanha kirkko), sur la place centrale. L’intérieur est encore une fois élégant, dans un style relativement sobre fait de bleu et d’or. Trois musiciens répètent une pièce pour voix, orgue et trompette, qui vous séduit au premier abord. L’atmosphère est propice au recueillement et vous bénissez le ciel de vous avoir envoyé ce trio. Mais à force d’entendre toujours le même passage, il devient de plus en plus irritant. Comme vous avez pris les photographies voulues, vous ressortez à l’air libre.

Le clocher de la vieille église de Tampere

Tampere possède également son église orthodoxe, ainsi qu’un lieu de culte ultramoderne : l’église de Kaleva, achevée en 1966. On l’aborde de loin en pensant avoir repéré un grand hôtel. Mais une fois dedans, on perçoit bel et bien l’ambiance religieuse, toujours dans un style dépouillé : bancs en pin finlandais, orgue, plan général en forme de poisson.

Le plafond en forme de poisson de l'église de Kaleva à Tampere

En tant que cité industrielle et ouvrière, Tampere détient son lot d’anciennes usines reconverties en lieux de culture ou de détente. Outre la ville dans la ville Finlayson avec son cinéma, ses restaurants, son musée du textile présentant de très belles pièces, le quartier-musée d’Amuri est une réussite. Nommé en référence à la province sibérienne (et au fleuve) Amour où des migrants finlandais avaient établi une colonie, l’endroit présente l’évolution de l’habitat ouvrier entre 1882 et 1973.

Dans une des pièces du quartier-musée d'Amuri (Tampere)

Ce qui vous frappe le plus, c’est la minutie de la reconstitution, le souci et la pertinence du détail. Du sac de farine vintage aux illustrations pour enfant en passant par la caisse enregistreuse, tout est fait pour vous faire prendre conscience au mieux de ces conditions de vie. Au moment de payer votre billet, on vous demande d’où vous venez. Une des trois hôtesses présentes parle très bien le français et vous donne un livret traduisant les explications en finnois situées dans chaque pièce. Elles vous permettent d’encore mieux saisir la réalité ouvrière d’alors.

Mur d'une chambre d'enfant à Amuri (Tampere)

Cet aspect ouvrier ne fait pas de Tampere une ville souriante ou rayonnante comme peut l’être Turku. Voulant essayer une chaîne locale de restauration rapide (dont les hamburgers aspirent à sortir gagnants de la comparaison avec leur concurrent américain), vous vous êtes retrouvé, un peu avant la fermeture, le seul et dernier client d’un fast-food finlandais, ce qui est à peu près l’expérience la plus déprimante qui soit.

Début d'incendie vespéral à Tampere

Heureusement, le lendemain, vous trouvez mieux à faire : le parc de Pyynikki, au sud-est de la ville, vous offre une belle dernière matinée dans le pays avant que vous ne rejoigniez Helsinki puis Paris. Situé en bordure de l’un des deux lacs entre lesquels est bâtie la ville, ce parc permet de marcher le long d’une rangée de barques, et de constater, après Ségou et Ilha Grande, que le paysage intitulé « modestes embarcations au bord de l’eau » est une constante de vos voyages, ainsi qu’une source inépuisable de photos à cartes postales.

Au bord du lac Pyhäjärvi (Parc Pyynikki, Tampere)

Pour prendre un peu de hauteur, vous montez au sommet de la tour d’observation du parc et embrassez le paysage de Tampere fait de lacs, conifères et cheminées.

Vue de Tampere depuis la tour du parc Pyynikki

Ultime curiosité de ces pérégrinations, l’ancien quartier ouvrier de Pispala. Un air désuet y règne autour de ses maisons en bois, et les habitants semblent toujours adeptes d’une forme créative de système D. Comme dans tout quartier bohème qui se respecte, vous y croisez une coccinelle… la boucle est bouclée.

Dans le quartier de Pispala (Tampere)

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Brésil

(Voyage réalisé du 16 juin au 2 juillet 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Rio de Junho

Rio appartient au club prestigieux des villes construites sur un site époustouflant. Tout comme Sydney, elle s’inscrit dans une baie somptueuse. La parenté est encore plus grande avec Cape Town, puisque les deux cités sont magnifiquement placées entre océan et montagne. Le relief définit l’identité visuelle de chaque ville : au Cap, Table Mountain, Signal Hill et Lion’s Head; à Rio, le Pão de Açúcar et le Corcovado (avec son Cristo Redentor). Le parallèle avec la capitale législative de l’Afrique du Sud peut être poussé encore plus loin : peuplement européen remontant à plusieurs siècles, problèmes supposés d’insécurité…

Vue de Rio depuis le plateau intermédiaire du Pão de Açúcar

Au Palácio Tiradentes, le jeune Carioca en charge de vous faire visiter l’endroit vous entretient dans votre langue dès qu’il apprend d’où vous venez. Une jeune fille qui l’accompagne s’y essaie également et vous confie que c’est la première fois qu’elle parle français avec un Français. Le jeune homme vous indique que pour lui, il est aisé de parler, mais l’aspect écrit est plus difficile. Vous lui dites que pour vous, c’est l’inverse : vous pouvez lire du portugais et comprendre, tandis qu’à l’oral, les choses se compliquent rapidement…

Sur les marches du Palácio Tiradentes à Rio

Heureux d’avoir pu échanger un peu avec la population locale, vous poursuivez le lendemain vos visites par le Pão de Açúcar. Voulant ensuite rejoindre le Christ Rédempteur, vous prenez un bus qui vous conduit en réalité à Copacabana. Vous ne pensiez pas avoir le temps d’aller voir cette plage mythique, mais la journée n’est pas très avancée, et cela tombe bien. Si même le hasard est avec vous…

Sur l’Avenida Nossa Senhora de Copacabana, vous déjeunez dans un lanchonete (petit snack où l’on mange sur le pouce) qui se distingue par le nom donné à ses jus de fruits ultravitaminés. Vous hésitez entre la « bomba » et la « dinamite », vous optez finalement pour la « super bomba ». Vous avez fait le plein de vitalité, l’ascension du Mont Corcovado peut commencer.

Châteaux de sable, jouets et peluches à Copacabana

Mais ces hauts lieux du tourisme qui résonnaient dans vos oreilles et dans vos yeux avant votre départ ne sont rien par rapport à Santa Teresa, qui vous a fait la plus forte impression. Prévenu que vous risquiez de vous y faire dépouiller de tous vos effets personnels, vous n’y avez rencontré aucun malfaiteur et avez pu apprécier le quartier en toute tranquillité. Le Montmartre de Rio ? Que nenni : certes vous y trouverez des ruelles en pente et des maisons ayant un certain cachet, mais l’endroit est beaucoup plus authentique. Couleurs et formes y sont enivrantes et tourbillonnantes, surtout lorsque le soleil et le ciel se sont entendus pour vous offrir la meilleure lumière.

Le quartier vous semble infini, de nouvelles rues partent de tous les côtés. Chaque croisement, chaque pâté de maisons, chaque édifice a un tel charme que vous ne savez plus où donner de la tête. L’endroit en devient agressif : vous êtes assailli de sollicitations sensorielles que vous ne pouvez honorer. Où aller ? Que prendre en photo ? Et sous quel angle ? Pendant quelques instants, vous vous sentez désarmé face à tant de beauté. Le syndrome de Stendhal aurait-il encore frappé ?

A Santa Teresa

Progressivement, vous reprenez vos esprits. Vous tentez de répondre aux trois défis lancés précédemment en allant partout et photographiant tout sous tous les angles. Vous ferez le tri après. Et ce moment de fébrilité mentale était peut-être dû au soleil, qui frappe toujours aussi fort. Vous retrouvez une certaine lucidité qui vous autorise à ajouter Santa Teresa aux éléments de comparaison avec Cape Town. Ces habitations colorées vous rappellent celles de Bo-Kaap, où vous aviez déambulé avec tant de plaisir en février dernier. Mais une question commence à vous turlupiner : pourquoi une telle concentration de coccinelles dans ce quartier ?

Coccinelles de Santa Teresa

Alegria

Arrivé à Angra dos Reis de nuit, vous demandez à un taxi de vous conduire jusqu’à un des hôtels dont vous aviez noté les coordonnées au préalable. Depuis la France, impossible de réserver comme vous le faites d’habitude : l’hôtel n’a pas de site Internet. Vous aviez tenté de passer un coup de téléphone, mais personne à la réception ne parlait anglais. Et quand vous aviez réussi à exprimer en portugais que vous vouliez effectuer une réservation, votre interlocuteur vous avait informé que l’hôtel ne prenait pas les réservations. Lors de vos précédentes pérégrinations, le seul endroit où vous étiez, pour les mêmes raisons, dans l’impossibilité de vous assurer un hébergement, était la ville de Mae Hong Son en Thaïlande. Et vous savez désormais que cette difficulté de réserver traduit assez bien l’isolement d’un lieu. Angra dos Reis, bout du monde du Brésil ?

A la gare routière d'Angra dos Reis

Vos premiers mots consistant à demander au veilleur de nuit s’il parle anglais ne génèrent en lui qu’une moue incrédule évoquant un « Non mais qu’est-ce que tu crois ? ». Comme prévu, vous êtes obligé de baragouiner quelques mots de portugais pour signifier que vous désirez une chambre. Depuis Caetano Veloso, vous savez qu’une demande de votre documento signifie que vous devez sortir votre passeport, et votre idole vous aide à ce moment-là à garder une contenance. La chambre est bon marché, finalement toute cette opération aura été plutôt une réussite.

Le port d'Angra dos Reis

Comme Ilha Grande

Sans grand intérêt pour le touriste, Angra est surtout l’étape d’où partent les bateaux qui vont sur Ilha Grande. Si l’on souhaite passer des vacances de rêve sur une île tropicale, c’est la destination idéale. Et même en n’y passant qu’un jour et une nuit, il est possible d’y effectuer une marche qui passe par les praias das Palmas, do Pouso, dos Mangues, avant d’atteindre la plage Lopes Mendes, réputée comme une des plus belles du monde (avec tout ce que ce superlatif a de subjectif).

Pour aller de plage en plage, il faut marcher dans des sous-bois tropicaux. Entre la praia das Palmas et la praia do Pouso, vous vous étonnez de voir un tuyau d’arrosage sur le sol. De couleur noire, il se met à bruisser, et c’est seulement lorsqu’il a disparu sous vos yeux que vous réalisez que c’était un serpent. Vous vous êtes économisé une frayeur, c’est tant mieux. Mais vous êtes désormais sur vos gardes, conscient des dangereuses rencontres que vous pouvez faire. Sur un qui-vive excessif, vous sursautez abondamment en détectant un mouvement sur le côté du sentier, croyant voir surgir un léopard féroce, alors que ce n’est qu’une branche de palmier qui s’est détachée de son arbre. La jungle entière joue avec vous.

La praia Lopes Mendes

São Paulo la pieuvre

Après l’expérience d’Ilha Grande, la ville la plus peuplée de l’hémisphère sud en est probablement l’exacte opposée : ce n’est pas par hasard si l’expression « terre de contrastes » a été inventée (par Roger Bastide) pour le Brésil. Alors que les voitures sont absentes sur l’île, elles sont si nombreuses à São Paulo que certains businessmen fortunés se déplacent en hélicoptère (on y compte plus de 250 héliports). La beauté de la ville n’est pas évidente, il faut la parcourir et se documenter un peu pour la comprendre. Lever les yeux pour scruter les gratte-ciels, les baisser lorsque l’on se trouve sur un de ses viaducs (do Chá ou Santa Ifigênia) et regarder en contrebas, appréhender ses trois dimensions afin de l’apprivoiser.

São Paulo vue depuis l'Edifício Itália

Tout comme Rio, São Paulo a ses vieux quartiers, dont elle peut tirer une grande fierté, mais ils ne ressemblent pas à Lapa ou Santa Teresa. Ils sont pleins d’immeubles financiers des années 1930, notamment le tout premier gratte-ciel de la ville : l’Edifício Martinelli. Avec la pluie battante et l’aspect gothique du building, vous vous attendez à voir surgir Batman sur une de ses corniches.

L'Edifício Martinelli à São Paulo (en haut à gauche)

Le Museu de Arte de São Paulo possède des collections exceptionnelles réorganisées régulièrement par thème. En face, de l’autre côté de l’Avenida Paulista, le Parque Trianon présente un reste de forêt tropicale humide qui établit un grand écart entre hyperurbanisation et nature ancestrale. Le contraste est aussi présent à l’échelle de la ville.

Eutopia

A la manière de Canberra, la capitale du Brésil a été érigée loin de la côte, ex-nihilo. Davantage faite pour les voitures que pour les piétons, Brasília donne du fil à retordre à votre sens de l’orientation lors des premières heures de votre présence sur les lieux. Après avoir réussi à joindre une agence de tourisme, vous parvenez à passer une demi-journée plus productive, promené en van de monument en monument, et en tirez une meilleure idée de la topographie de la ville. Vous finissez la visite au sommet de la Torre de Televisão et embrassez le site d’un coup d’oeil panoramique. Le lendemain, y évoluer à pied vous semble un jeu d’enfant.

Emeu sur le gazon du Palácio da Alvorada (Brasília)

Entre-temps, une nouvelle péripétie relative à l’hébergement survient. Vous avez cette fois une réservation, mais en milieu comme en fin de journée, lorsque vous vous trouvez à la porte de cette pousada, personne ne répond à vos appels (sonnette, tambourinage…). Vous ignorez comment vous tirer de ce mauvais pas, le quartier semblant désert, et la nuit approchant sérieusement. Mais quelques maisons plus loin, un homme perçoit votre désarroi et vous informe que le gîte a fermé. Comme par miracle, il possède lui-même une pousada, où il vous propose de dormir. Ce n’est donc pas encore ce soir que vous passerez la nuit dehors. Et non seulement le prix de la nuitée est moins élevé qu’à l’endroit où vous aviez réservé, mais en plus, vous avez la télévision dans la chambre. Le sort est définitivement avec vous.

La Catedral Metropolitana de Brasília

Brasília, on y va vraiment pour l’architecture, et seulement pour elle. Entre la cathédrale, le Congrès, le Palácio do Itamaraty, la Cour suprême, le Palácio do Planalto, le Théâtre National, on a l’impression de découvrir le terrain de jeu d’un seul homme : Oscar Niemeyer. Ou plutôt, son terrain de jeu a été Belo Horizonte (aujourd’hui troisième plus grande agglomération du Brésil), où Juscelino Kubitschek, maire de l’époque, lui a proposé de façonner le paysage urbain. Kubitschek, une fois Président, s’est adressé à Niemeyer pour la conception de Brasília (en association avec l’urbaniste Lúcio Costa). L’architecte s’étant fait la main sur une ville moins importante, il a pu proposer pour la nouvelle capitale un projet unique, spatial, utopique.

A propos d’utopie, le fait que le nom de l’intéressé commence par nie, qui signifie « jamais » en allemand, est assez évocateur. Architecte de l’impossible, Niemeyer conçoit des bâtiments comme il n’en a jamais été érigé auparavant. Meyer, quant à lui, peut correspondre au mot « maire ». Oscar, jamais maire, mais d’une influence encore plus considérable sur la ville ?

La Praça dos Três Poderes à Brasília

Baroque, au bas mot

Il se passe à Ouro Preto un peu la même chose qu’à Santa Teresa. Ce sont cette fois les églises baroques qui sont à l’honneur, et de près comme de loin, il y a beaucoup à voir/photographier. La ville était au cœur de la ruée vers l’or du XVIIIe siècle et a bâti grâce à sa richesse un très grand nombre d’édifices religieux. Les églises São Francisco de Assis, Nossa Senhora da Conceição et Rosário dos Pretos (pour n’en citer que trois) rivalisent de grâce et de majesté.

L'arrière de l'Igreja do Rosário dos Pretos (Ouro Preto)

Afin de sortir un peu des sentiers battus, vous empruntez la Rua Santa Efigênia, très pentue, et bordée de belles maisons colorées. Arrivé au sommet de la colline, vous trouvez l’église du même nom, malheureusement en réfection. Vous poursuivez votre marche en descendant l’autre versant, et atteignez la Capela do Padre Faria, l’un des bâtiments religieux les plus anciens d’Ouro Preto. Vous vous êtes effectivement éloigné des zones les plus fréquentées. Les habitats prennent l’apparence de favelas, et vous êtes à présent le seul visiteur. Un des enfants qui jouent au football sur un terrain vague jouxtant la route vous interpelle : « turista ! ». Ne vous sentant pas tellement à votre place, vous rebroussez chemin.

Partout, et comme à Santa Teresa, vous croisez des coccinelles. Vous commencez à penser que la présence de ces véhicules est proportionnelle à la beauté et au côté populaire d’un lieu.

Une coccinelle d'Ouro Preto

Rome noire, rhum blanc

Plus de 1300 kilomètres (et 30 heures de bus en raison d’un gigantesque embouteillage) depuis Belo Horizonte pour s’y rendre, plus de 1600 pour regagner Rio, Salvador avait intérêt à valoir le coup. Et elle ne vous a pas déçu, malgré la pluie qui s’est abattue sur la ville pendant deux jours. Première capitale du Brésil, Salvador da Bahia conserve de splendides traces de sa grandeur passée. Elle ressemble ainsi par certains côtés à Saint-Louis du Sénégal. Réputée pour être la plus africaine des villes brésiliennes, elle possède dans son quartier historique des merveilles d’architecture coloniale. Tout comme dans l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française, certaines bâtisses sont magnifiquement restaurées, d’autres trop, d’autres encore sont dans un état intermédiaire entre splendeur et déchéance. C’est peut-être pour ces dernières, les plus touchantes, que votre cœur penche.

Rua direita de Santo Antônio à Salvador

Dans votre guide, un glacier français installé sur le Terreiro de Jesus (la place centrale de Salvador) est signalé comme excellent, vous allez donc vérifier cette information. Vous choisissez deux parfums selon votre intuition et vous ralliez peu après à l’avis de votre compagnon de voyage en papier. Avant que vous n’entriez dans le glacier, deux touristes français y étaient déjà attablés. Ils se félicitent d’avoir choisi les parfums conseillés par le guide : ils sont délicieux. De votre côté, vous vous félicitez également, car nous ne vous étiez même pas rendu compte que certaines saveurs y étaient recommandées, et réalisez que certains voyageurs suivent d’encore plus près que vous ce genre de publications. Cerise sur le gâteau : un des parfums vers lesquels votre flair vous a aiguillé est justement l’un de ceux suggérés dans le guide. Heureux hasard, encore et toujours. Mais bientôt, de nouveaux clients arrivent dans la boutique, il s’agit d’une famille française (deux parents, deux enfants). Dans une posture quasi-conquérante, la mère tient le fameux guide à la main, à la manière d’un bouclier la protégeant de l’adversité des terres inconnues (et une boussole devant la mener à bon port). Vous finissez votre glace et décampez.

Enseigne de chocolatier à Ouro Preto

Coupé du monde

Vous vous trouviez en Afrique du Sud quelques mois avant le coup d’envoi de la Coupe du Monde de football 2010, vous voilà au Brésil (nation qui l’a le plus souvent gagnée) alors qu’elle bat son plein. L’expérience est tout aussi intéressante : le pays ne vit que pour son équipe. Les balcons sont envahis du drapeau national, les fanions jaunes et verts flottent partout où il est possible de flotter, et dans la rue, un Brésilien sur deux porte le maillot de la Seleção.

Au Brésil, tout le monde participe au soutien de l'équipe nationale

Très vite, vous êtes vous-même pris dans l’ambiance. A Rio, vous prolongez votre petit-déjeuner pour suivre la fin d’une première mi-temps et vous surprenez à congratuler une pensionnaire serbe pour la victoire de son équipe sur l’Allemagne. Dès que vous rencontrez quelqu’un, vous faites allusion aux résultats obtenus par les joueurs de son pays. Vos interlocuteurs faisant de même, on portera sur vous, au fur et à mesure de votre voyage, des regards de plus en plus empreints de pitié (jusqu’à plus de regards du tout). A São Paulo, sur une place du centre-ville, des spectateurs de France-Mexique créent un attroupement mais vous préférez passer votre chemin. Partout où vous allez, la Coupe du Monde vous suit (et parfois vous précède).

C’est ainsi que vous avez cherché à acheter de quoi dîner, un soir sur Ilha Grande, mais c’était peine perdue : le Brésil était en train de jouer. Vous êtes donc rentré à votre auberge de jeunesse et avez suivi la fin du match en attendant que l’île sorte de sa torpeur. A Brasília, inutile de vous mettre en quête d’un bureau de poste ouvert pendant un match de l’équipe nationale : une affichette vous indique les horaires spéciaux (très restreints) les jours où joue la Seleção, et les horaires (normaux) des autres jours.

Détail de l'Escadaria Selarón à Rio

Dans le bus entre Belo Horizonte et Salvador, vous vous demandez pourquoi quelques passagers allument tous en même temps leur poste de radio. Vous vous indignez et trouvez que c’est un manque de respect envers les autres voyageurs. Mais en l’absence de télévision, c’est naturellement pour suivre Brésil-Chili. A chaque but marqué, c’est l’explosion. Dans une gare routière intermédiaire, deux mécaniciens suivent la rencontre sur une petite télévision. Au troisième but, ils exultent et se tapent dans les mains l’un de l’autre comme s’ils avaient eux-mêmes été les auteurs de l’action. Quoi de tel pour unir un pays ? Mais au retour de Salvador, sur une aire d’autoroute à l’heure du déjeuner, un air de désillusion règne sur le visage des commentateurs. De nombreux routiers mangent les yeux rivés sur l’écran géant du restaurant, mais ces yeux sont tristes, et l’appétit n’y est pas. Les Pays-Bas viennent d’éliminer le Brésil en quarts de finale.

Langueurs océanes

Le portugais, spécialement celui du Brésil, possède cette diphtongue si particulière composée d’un ã et d’un o, qui n’existe nulle part ailleurs. Fondamentalement fluctuant, c’est l’un des sons les plus caractéristiques de cette langue, apportant une finition langoureuse à quantité de mots sérieux. La bossa nova (toute la musique chantée en portugais du Brésil, en réalité) en fait ses choux gras et en tire une partie de sa sonorité spécifique. Pour vous faire une idée de cette diphtongue, écoutez par exemple cette chanson de Tom Zé. Chaque fois qu’il prononce un mot en -ão, où qu’il soit, le Brésilien s’offre un détour express par la plage. La tilde, matérialisée par une vague (~), n’a jamais été utilisée à aussi bon escient.

Praia das Palmas, Ilha Grande

Nulle part ailleurs, non plus, n’aviez-vous rencontré d’idiome qui attribue deux syllabes (quel luxe !) au pronom dévolu à la deuxième personne du singulier. You, tu, du, dans d’autres langues, la monosyllabe traduit la proximité et l’intimité des locuteurs, la simplicité du rapport. En portugais (et tout particulièrement au Brésil), lorsque vous vous adressez à quelqu’un, avant même de pouvoir enchaîner sur un verbe, il vous faudra prononcer ces deux syllabes : você. Contraction d’une forme archaïque signifiant « votre grâce » (vossa mercê), et d’origine comparable à celle du pronom espagnol usted (vuestra merced), qui lui, n’est employé que pour des rapports formels (et beaucoup moins souvent que le vouvoiement français), você, avec son accent circonflexe final évoquant le ô de l’admiration et de l’hommage, vous donne l’impression de traiter tout interlocuteur en prince. A la moindre question, vous avez le sentiment de vous lancer dans une supplique obséquieuse, à genoux devant l’homme de la rue (qui se pare instantanément dans votre esprit de perles, de riches habits et d’un magnifique chapeau à plumes) à qui vous demandez simplement un horaire de bus.

Sur l'Avenida paulista à São Paulo

Nourri à la musique brésilienne depuis tant d’années, vous n’avez réalisé qu’assez tardivement que ce você qui envahit les paroles de chaque chanson (tout comme le you est partout dans la musique anglophone) désignait simplement l’autre, à qui l’on s’adresse. Vous ne l’aviez pas deviné, car d’après votre expérience des autres langues, ce n’était pas possible : le mot était trop long, trop alambiqué pour cela. Et pourtant, si. En portugais (du Brésil), l’art de la conversation est porté à un degré d’extrême raffinement.

Parque do Ibirapuera, São Paulo

Ces réflexions vous rappellent cependant que le japonais utilise trois syllabes pour dire « je » (watashi) mais que vous ne pouvez pas en tirer de conclusion hâtive sur l’importance accordée au Japon à la première personne du singulier, tant l’individu s’y efface au profit du groupe. Et vous pensiez avoir noté une parenté entre obrigado et arigatō, les mots portugais et nippon signifiant « merci », mais il n’en est rien. Tant pis, il vous reste arukōru, kirisuto et oranda, à rapprocher de álcool, Cristo et Holanda, pour rêver aux relations fraternelles entre explorateurs portugais du XVIe siècle et commerçants japonais médusés par l’étranger.

Drôles d’endroits

Que ce soit lors de trajets longue distance ou dans les salles communes des auberges de jeunesse, il est difficile de ne pas échanger quelques mots (voire plus) avec des touristes ou des locaux. A Rio par exemple, une Anglaise flanquée de son compagnon semble être en mal de sociabilité. Chaque jour, au moins, elle vous interpelle d’un « hey », comme si vous vous connaissiez déjà (vous êtes en réalité uniquement dans le même dortoir). Le deuxième soir, vous la voyez au bar en tête à tête avec un autre pensionnaire. Le lendemain matin, au petit déjeuner, alors que la télévision diffuse un match de la Coupe du Monde, elle fait candidement le tour des tables pour demander à chacun quelle équipe il soutient, tandis que son ami reste le nez dans ses tranches de pain.

L'Igreja Nossa Senhora da Candelária à Rio

Arrivé à Ilha Grande, une employée de votre auberge de jeunesse vous demande si vous savez quels sont les deux pays qui s’affrontent ce matin-là sur l’écran (le football est vraiment idéal pour briser la glace). Pour PAR, c’est facile, mais pour EVQ, vous devez réfléchir très fort pendant cinq bonnes minutes, recouper vos connaissances de géographie avec celles relatives aux pays qualifiés pour cette édition du Mondial, et vous aboutissez au résultat suivant : Eslováquia, bien sûr. La Brésilienne ne vous semblant pas très au fait de l’histoire européenne, vous tentez d’évoquer la Tchécoslovaquie, puis la séparation en deux entités… avant d’abandonner rapidement. Quelques instants après, vous souhaitez partir faire une promenade sur l’île, mais ne savez pas du tout où aller ni par où commencer. L’employée vous donne une carte d’Ilha Grande, puis dans un mélange de portugais, espagnol, anglais et français, qui tourne vite au portugais intégral, vous explique gentiment quel itinéraire suivre. Vous comprenez heureusement l’essentiel.

Panneau à Ilha Grande

Un soir, à São Paulo, un étudiant hexagonal devine votre nationalité. Vous partagez alors votre expérience de la ville, dans laquelle vous n’avez passé l’un comme l’autre qu’un seul jour. Le jeune homme, dont vous ne saurez même pas le prénom, s’intéresse à vous, à vos voyages, et vous lui rendez la politesse. Il étudie aux beaux-arts de Rennes et voyage avec deux amis. Il n’aime pas spécialement dessiner. Lui, son truc, c’est plutôt la photo. Vous lui faites alors part de votre difficulté à obtenir des clichés satisfaisants les jours de pluie. Il trouve de son côté que ce type de temps fait ressortir les couleurs. Réagissant à l’évocation de vos différents périples passés, il se considère encore trop jeune pour aller au Japon, mais aimerait s’y rendre dans quelques années si l’occasion se présente. Après vous avoir servi un verre d’alcool fort mélangé à un soda, il sort dans un lieu de perdition tandis que vous restez écrire à votre table. Dans quelle mesure les comportements en voyage sont-ils conditionnés par l’âge ?

Au musée Afro Brasil (São Paulo)

Au pays de l’or noir, c’est encore une fois à votre table d’écriture qu’on vient vous pêcher. Et c’est à nouveau un Français qui établit le contact : il vous invite à partager une bouteille de cachaça avec deux autres compatriotes. Jusqu’où votre comportement est-il déterminé par votre nationalité ? Les Français sont-ils condamnés à vous inviter à boire un verre ? Pour briser cette hégémonie nationale, un couple de Néo-Zélandais se joint à vous, et vous faites également la connaissance d’un Irlandais. Ce dernier s’était rendu la première fois au Brésil pour des raisons professionnelles, il y est revenu, sans travail, simplement pour « étudier la nature de l’homme », et y vit depuis plusieurs années. Il vous demande si vous aimez le pays, vous lui répondez que oui, beaucoup. Il vous demande ce que vous aimez, et vous lui parlez des couleurs, des formes, de l’architecture, de l’ambiance, de la nature… Il tempère votre enthousiasme, estimant qu’on ne peut complètement aimer quelque chose sans en connaître les défauts. Présent sur place de bien plus longue date que vous, il a pu prendre conscience des imperfections du Brésil de façon sûrement plus lucide. Ainsi, afin d’encore mieux apprécier le pays, vous essayez mentalement de faire une liste de trois aspects du Brésil que vous détestez.

Le cimetière de l'Igreja São Francisco de Assis (Ouro Preto)

Confortablement installé dans le bus pour Salvador, vous vous étonnez de l’arrêt du véhicule sur le bord de la route après moins de deux heures de trajet. Le conducteur en annonce la raison, vous demandez une traduction à votre voisin : le bus est tombé en panne, il faut en attendre un nouveau. Après le changement, vous butez sur un embouteillage qui vous fait perdre plusieurs heures. C’est l’occasion de parler un peu avec votre compagnon d’infortune. Et les dizaines d’heures de trajet ne sont pas de trop pour réussir à se comprendre, tant son anglais est aussi laborieux que votre portugais. Mais grâce à de la bonne volonté des deux côtés (sauf lorsqu’il vous demande si vous aimez bien U2), et en piochant dans ces deux langues ainsi que dans de l’espagnol, vous finissez en général par vous comprendre. Selon lui, vous êtes courageux de voyager seul au Brésil. Et surtout, à Salvador, ne traînez pas trop la nuit. L’an prochain, en janvier, votre voisin aimerait partir deux mois à Washington pour perfectionner son anglais. Vous lui faites remarquer que si le temps est similaire à celui de l’hiver dernier, il y aura beaucoup de neige. Mais le mot « snow » n’appartenant pas au vocabulaire de votre interlocuteur, vous vous mettez à mimer des flocons.

En route vers Salvador da Bahia

C’est à la dernière étape de vos pérégrinations que vous tombez sur le personnage probablement le plus intéressant de tous. Le gérant de l’auberge où vous passez vos nuits est un Turc au passeport français installé au Brésil. Diverses rencontres et aspirations l’ont mené en Italie et à Paris avant l’Amérique du Sud. Mais ce n’est pas avec lui que vous améliorerez votre portugais, car l’essentiel des conversations se fait dans votre langue. Le premier jour, il vous renouvelle les mises en garde de votre voisin de bus : prenez garde la nuit à Salvador. Il vous relate également avec nostalgie ses années passées en France. Pour lui, c’est le « paradis », car on n’y laisse pas tomber les gens. Rien à voir avec le Brésil, même si selon lui les choses ont changé depuis l’arrivée au pouvoir de Lula. Dans votre pays, il existe une assurance chômage. Et il est possible d’aller chez le docteur sans débourser un centime.

Le deuxième jour, votre hôte remonte encore plus loin dans son passé : lorsqu’il était enfant, en Turquie, il se délectait de films français mettant en scène Belmondo, Delon, Bardot. Il y voyait un pays heureux, où les gens souriaient et les femmes aguichaient les hommes. Rien à voir avec la Turquie d’alors, et ces traits étaient suffisants pour désigner la France comme l’endroit où il voulait vivre. Mais plusieurs années plus tard, alors qu’il est parvenu à s’y rendre (plus ou moins légalement), votre homme remarque les clochards dans la rue, la pénibilité du travail de manœuvre, et révise son jugement sur l’aspect paradisiaque du pays. Dans les boîtes de nuit de Châtelet, quand on lui demande d’où il vient, répondre la vérité refroidit ses interlocutrices. S’il était italien, à la limite…

Dans les rues de Salvador da Bahia

Au moment de votre départ, il se montre envieux à votre égard : vous retournez en France… quelle chance ! Malgré tous ses défauts, il suffit d’être éloigné d’un lieu pour en rêver. Votre Turc se rappelle que chaque mois, il recevait des tickets restaurant, et que non seulement il pouvait faire ses courses avec, mais certains commerçants rendaient la monnaie. Ses yeux brillent à l’évocation de cet acquis social.

Comme d’habitude, vous vous séparerez d’un sobre au revoir, sans échange d’adresse email ni résolution de rester un tant soit peu en contact. Sur la route, on s’y résigne tacitement : les rencontres sont éphémères.

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Japon

(Voyage réalisé du 17 mai au 1er juin 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici. Pas de clichés de Kyoto, Nara ni Nikko, et seulement quelques quartiers de Tokyo, pour des raisons évoquées plus bas.

Tanuki tokyoïte

Après une heure de Skyliner entre l’aéroport de Narita et le centre-ville de Tokyo, vous sortez à la station Ueno vers 23 h. Les rues sont larges, les lumières éclatantes, mais la ville est incroyablement calme. Pas d’explosions de voix ni de moteurs pétaradants. En réflexion devant un plan, vous commencez par prendre à droite, puis vous ravisez et prenez à gauche. Les premiers pas dans Tokyo ne sont pas faciles : sur 99% des cartes et plans japonais, le nord n’est pas en haut, convention à laquelle vous étiez jusqu’ici habitué. Vous comprendrez peu à peu que c’est pour mieux s’adapter à la position spécifique de chaque carte par rapport aux points cardinaux, et que cela permet finalement de beaucoup moins réfléchir.

Pour votre premier matin au pays du soleil levant, vous lui faites honneur : vous êtes debout à 5h30. Incapable de dormir plus longtemps, pour cause de décalage horaire, vous partez explorer la ville. Des personnes âgées promènent leur animal de compagnie dans la fraîcheur matinale. En ce qui vous concerne, c’est votre première rencontre avec le Japon de jour, et vous trouvez cela charmant. Après avoir bu un jus de fruits exotiques pris dans une des innombrables machines à boissons postées dans les rues, vous allez admirer de plus près la flamme de l’Asahi Building, dans une démarche très chauvine puisqu’elle a été conçue par Philippe Starck.

La Golden Flame d'Asahi, à laquelle les Tokyoïtes donnent diverses interprétations

Vous passez l’un des ponts qui enjambent la rivière Sumida et gagnez le temple Senso-ji. Il est encore très tôt, et la visite de cet endroit vous remplit d’un enthousiasme serein. Vous découvrez à cette occasion le tanuki, esprit de la forêt symbolisant la prospérité et omniprésent au Japon. Vous aviez été confronté à cet animal en jouant à Super Mario Bros. 3, où il était une des transformations possibles de Mario. Ayant cru pendant de nombreuses années qu’il désignait le raton-laveur, vous lisez dans un guide qu’il s’agit du blaireau. Mais les statues de tanuki ne ressemblent pas vraiment à cet animal. Alors qu’en est-il ? Pendant la durée de votre séjour, vous aurez l’impression d’être lost in translation, ne parvenant pas à déterminer la véritable nature zoologique du tanuki. A votre retour, vos recherches vous indiqueront qu’il n’est autre que le chien viverrin.

Statue de tanuki à Tokyo

A l’intérieur du Ueno Park, vous décidez de faire le tour de l’étang Shinobazu et passez devant le Musée Shitamachi, qui présente la vie de ce quartier de Tokyo au début du XXe siècle. Vous ne comptiez pas le visiter, mais un employé vous hèle en vous informant qu’aujourd’hui, l’entrée du musée est gratuite. Vous ne vous faites pas prier, et bénéficiez d’une visite guidée, pour vous tout seul, par une vieille dame japonaise parlant français ! Ceci vous paraît complètement invraisemblable, sachant que beaucoup de jeunes ne parlent quasiment pas anglais au Japon, voilà que les personnes âgées se mettent à parler français… Mais certains sonorités sont rarement utilisées en japonais, telles que le « f » ou le « eu », et lorsque la guide vous parle du « hou » qui a ravagé Tokyo, vous acquiescez poliment avant de comprendre plus tard qu’il s’agit de l’incendie de 1923.

L'étang Shinobazu dans Ueno Park

Un nouvel épisode vous permet de constater que la gentillesse et la serviabilité des Japonais n’est pas un mythe : alors que vous êtes perdu devant un plan tentaculaire de la gare centrale de Tokyo, bien que vous ayez compris, cette fois, que le nord n’est pas en haut, vous ne parvenez pas à déterminer dans quelle direction aller pour vous rendre au comptoir de ventes de tickets de bus. Un homme perçoit votre détresse, vous demande ce que vous cherchez, et vous donne des indications pour y parvenir. Grâce à son aide, vous réussissez à acheter votre billet pour Kyoto.

Au sommet du Marunouchi Building

Ne la ramen pas trop

Même si ce n’est pas une destination très touristique, vous décidez de vous rendre à Yokohama, intrigué par son statut de deuxième ville du Japon, et par laquelle son ouverture au monde a commencé. Une bonne partie de la journée, vous subirez la pluie. Et vous ne croiserez presque personne dans les rues, ce qui renforcera le sentiment d’étrangeté que vous ressentez dans la ville, comme si elle était délaissée, elle qui a pourtant des merveilles architecturales à offrir. Après avoir admiré les formes audacieuses du Convention Complex, trempé, vous tentez de vous réchauffer dans un café qui fait face à l’océan. Le serveur ne parle pas anglais mais comprend le mot « coffee », ce qui est le plus important.

Mais alors que vous vous apprêtez à lui tendre un billet de 1000 yens, il vous signifie qu’il faut le glisser dans une machine en appuyant sur le bouton correspondant à votre commande. Vous obtenez un ticket que vous tendez au serveur, et quelques instants après arrive votre café. En le sirotant, vous vous interrogez sur l’utilité de cet intermédiaire désincarné. Ne pas faire transiter d’argent par les mains du serveur ? Quoi qu’il en soit, vous êtes parvenu à vos fins sans que votre interlocuteur parle anglais, et sans vous-même parler un mot de japonais. C’est souvent ainsi que cela se passe au pays du soleil levant, plus de 150 ans après l’ouverture du port de Yokohama aux étrangers.

Le cimetière des étrangers à Yokohama

L’une des attractions de la ville est le musée de la nouille japonaise (Ramen Museum) dans le quartier de Shin-Yokohama, qu’il faut rejoindre en train depuis le centre-ville. Au bout de quelques stations, vous descendez et partez à la recherche du musée. Après avoir fait un petit tour autour de la gare, vous y revenez et demandez à un employé :
– Ramen Museum?
Aucune réaction.
– Ramen?
Regard interrogateur.
– Noodles?
Pas mieux. Vous vous résignez donc à mimer quelqu’un qui mange des nouilles. C’est alors que l’employé de gare pointe son doigt vers un restaurant, à quelques dizaines de mètres de là, en pensant réellement vous avoir tiré d’affaire.

Suite à cet échec, vous envisagez d’apprendre le japonais, car la barrière de la langue est bien plus solide que celle qui sépare par exemple la route du chemin de fer. Mais vous ne désespérez pas de trouver le Ramen Museum, et sans l’aide de personne, vous partez dans un grand tour de vingt minutes qui ne vous mènera à rien, sauf à constater, lorsque vous abordez la gare par un autre côté que celui par lequel vous l’aviez quittée, que vous n’êtes pas descendu à la bonne station.

Dans le Ramen Museum, à Shin-Yokohama

Vous finissez par trouver le musée tant convoité. Pour la deuxième fois de la journée, vous payez une machine qui vous délivre un ticket, que vous donnez à une serveuse. Elle vous présente un délicieux bol de nouilles que vous engloutissez. Vous reprenez le train pour le centre-ville, croisez la plus haute tour du Japon, puis la Red Brick Warehouse, et marchez jusqu’à Chinatown.

Façade de la Red Brick Warehouse à Yokohama

Sur le point d’entrer dans le temple Kanteibyo, perle de Chinatown, vous le contournez par la droite, car on ne sait jamais, et un spectacle bien plus vivant s’offre à votre vue : un terrain d’athlétisme servant de cour d’école, où une ribambelle de garçons, tous coiffés d’une casquette rouge, tisse des trajectoires à bord de trottinettes ou de tricycles. Cette vision, en plus d’être joyeusement inopinée, rappelle étrangement celle de petites statues rencontrées à Tokyo.

Dans une cour d'école à Yokohama

Dans l'enceinte d'un temple à Tokyo

Yokohama a été un temps la seule ville où il était permis aux étrangers de séjourner, ainsi que de mourir. Un cimetière leur est donc consacré. En surplombant ce dernier, vous apercevez une cabine téléphonique dont les caractères inscrits sur la porte semblent former le torse et les bras d’un corps dont la partie supérieure de l’appareil téléphonique serait le visage. Au Japon, les machines prennent non seulement le rôle des humains, mais aussi leurs traits…

Cabine téléphonique près du Foreign General Cemetery à Yokohama

Glace et seiche

Le jour où un train des Japan Railways (JR) vous mène jusqu’à Kamakura, le soleil est avec vous. Devenue centre politique du Japon à la fin du XIIe siècle, et ce pour environ 150 ans, la ville balnéaire surfe sur son potentiel historique. Au menu, un joli sanctuaire ainsi qu’un grand Bouddha visitable de l’intérieur.

Lanternes dans le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gu de Kamakura

La partie la plus réjouissante d’une excursion à Kamakura est la possibilité de se rendre jusqu’à l’île d’Enoshima. Pour cela, il faut emprunter un petit train qui longe la côte, rendant l’approche de l’île particulièrement agréable. Au fur et à mesure que vous gravissez la pente qui conduit au sommet de l’île, vous découvrez temples et jardins bariolés.

Sur l'île d'Enoshima

Lorsque sonne l’heure du déjeuner, vous choisissez selon votre intuition un des innombrables restaurants de fruits de mer disséminés sur l’île. Vous aimeriez commander le plat qui visuellement vous impressionne, mais vous ne savez pas vraiment ce que c’est. Vous demandez à la serveuse en charge de votre table, elle vous donne le nom en anglais (cuttlefish) et vous fait un petit dessin de l’animal vivant. Vous validez votre commande, et c’est ainsi que vous dégustez votre première seiche en bordure de l’océan Pacifique. De retour à Kamakura, vous prenez un dessert tardif sous la forme d’une glace délivrée par un automate. Décidément, au Japon, il faut savoir parler aux machines.

Boulimie

Le cinquième jour, une tragédie survient : votre appareil photo ne s’allume plus. Dommage, car vous étiez dans le quartier des bâtiments Prada, Tod’s et Hermès, très intéressants visuellement. Ce dysfonctionnement signifie que vous ne pourrez pas prendre de photos de Kyoto, Nara, Nikko, ni du reste de ce que vous visiterez à Tokyo. Vous êtes très en colère contre le Japon, qui envoie dans vos contrées des hordes de touristes mitraillant à tout-va, mais sur le sol duquel vous ne pouvez même pas vous venger.

Chien à roulettes à Tokyo

Vous vous posez la question de la pertinence d’un voyage dont on ne ramènerait pas d’images. La simple expérience consistant à « être là » est-elle suffisante ? Elle devrait l’emporter sur le phénomène annexe visant à vouloir capturer ce que vous voyez à un moment donné. Et si à Cape Town, après vous être fait voler votre appareil le premier jour, vous en avez racheté un le lendemain, ici, vous allez tenter de faire sans. Mais frustré de ne pas pouvoir capter la beauté de l’endroit en l’emmagasinant dans votre carte mémoire, vous vous rabattez progressivement vers une autre forme de vol : l’ingurgitation de nourriture locale. Si ce ne sont pas les images, ce sera les aliments ! Vous vous sentez proche du cannibalisme culturel cher au mouvement tropicaliste.

Vous avez repéré un endroit où mettre votre appétit à bonne école : le restaurant Sakuratei de la Design Festa Gallery, très recommandable. La spécialité y est l’okonomiyaki, un plat où la base est l’oeuf et où l’on peut ajouter porc, seiche ou crevettes, faisant cuire le tout sur une plaque chauffante. Vous ne vous sentez pas encore prêt à dévorer ce plat typiquement japonais, vous optez donc pour les yakisoba, des nouilles grillées accompagnées de multiples ingrédients, une autre spécialité de la maison.

Tokyo by night

Vous croyiez avoir choisi la facilité, mais il n’en est rien. Déjà, les serveurs japonais n’ont pas l’habitude d’être aux petits soins avec la clientèle. Si l’on veut commander ou demander l’addition, il faut se manifester, sinon personne ne viendra à vous. Mais vous n’avez pas encore intégré cette façon de faire, et trois étudiantes sont en train de sérieusement se moquer de vous à la table d’en face. Mue par la pitié, l’une d’entre elles vient à votre secours. Elle parle autant anglais que vous japonais. Mais vous arrivez à lui faire comprendre que vous n’avez pas encore réussi à commander. Elle lance alors un retentissant « sumimasen », qui fait accourir un serveur illico. C’est donc parti pour les yakisoba. Lorsque le plat arrive, vous ressentez pendant quelques secondes une pointe de déception, car tout y est froid ou cru : les nouilles, la viande, les fruits de mer.

Mais vous comprenez rapidement qu’il faut faire cuire ces éléments sur la plaque chauffante, et assez maladroitement, vous vous y employez. Une fois que les aliments ont l’air cuits, vous les remettez dans le bol et commencez à manger. Mais quelques instants après, les trois étudiantes rappliquent et vous expliquent que ce n’est pas comme cela qu’il faut faire. L’une d’elles se saisit de vos baguettes, remet la nourriture sur la plaque, y ajoute de la sauce et fait refrire le tout. C’est bien meilleur. Avant de quitter le restaurant, les trois filles demandent à se faire prendre en photo avec vous. Plus tard, elles y ajouteront peut-être la légende hilare : « Nous avec l’Occidental qui ne savait même pas comment préparer des yakisoba ». Vous vous jurez de vous faire prendre en photo, de retour à Paris, avec un Japonais désarmé devant un matériel à fondue savoyarde.

Le pont Komagata-bashi au-dessus de la Sumida à Tokyo

A Shibuya, quartier abritant un des passages pour piétons les plus densément traversés du monde, vous entrez dans le centre culturel Bunkamura puis vous attablez aux Deux Magots, intrigué par la présence en terre nippone de l’établissement germanopratin. Les prix pratiqués sont, à l’instar de la maison mère de Paris, très élevés : la décence ne vous autorise pas à dévoiler ici combien vous avez payé un expresso.

Lieu plus populaire : Tsukiji, plus grand marché de gros au monde pour les poissons et fruits de mer. Un moment fermé aux touristes qui perturbaient son déroulement, il a rouvert récemment, et même si son activité débute à 5 h 30, l’endroit est toujours en effervescence en fin de matinée. On comprend que des éléments extérieurs puissent gêner sa bonne marche tant toutes les personnes qui y travaillent semblent avoir un rôle précis et savoir exactement ce qu’elles doivent faire, où et comment : l’une découpe des nageoires comme si elle avait fait ça toute sa vie, l’autre effectue la comptabilité de la journée en cours, d’autres encore conduisent des véhicules qui font la navette entre différents stands et surgissent au tournant sans crier gare. En un quart d’heure à Tsukiji, vous avez failli mourir trois fois écrasé par un de ces mini-camions. Fort de cette expérience intense, vous fuyez.

Liste de restaurants dans le Marunouchi Building à Tokyo

Autre expérience intense, le quartier d’Odaiba. Construit sur une île artificielle, il abrite dans une ambiance high-tech des commerces, bureaux et musées. Le bâtiment de Fuji TV, conçu par Kenzo Tange, intrigue avec sa mystérieuse boule placée en hauteur. Mais le must est probablement Venus Fort, un centre commercial dont l’intérieur est décoré à la manière d’une ville italienne du XVIIIe siècle, et dont le kitsch surpasse celui du Crown Entertainment Complex de Melbourne.

Pour plus d’authenticité, vous vous rendez au Musée Ghibli, en grand admirateur des films de ce studio d’animation, en particulier de ceux d’Hayao Miyazaki (Le Voyage de Chihiro, Ours d’or et Oscar du meilleur film d’animation, figure dans votre panthéon personnel). Le musée est en périphérie de Tokyo, et pour y arriver vous avez l’impression de vivre une petite aventure, à l’image des héros des films du studio. L’architecture du bâtiment, en rondeurs et couleurs, évoque Gaudi. Il n’y a pas d’itinéraire tout tracé pour la visite, et on vous invite même à vous perdre. L’endroit est imprégné de l’esprit et l’esthétique des productions Ghibli : goût pour l’Europe et le XIXe siècle, combinaison de la nature japonaise et de sa technologie, nostalgie de l’enfance…

Sommet d'un manège dans Ueno Park

Dernière étape de la visite de Tokyo, le quartier de Shinjuku. La mairie, œuvre de Kenzo Tange haute de 243 mètres, est fascinante, entre une structure rappelant Notre-Dame de Paris et une façade ayant l’aspect d’une puce électronique. Shinjuku est également un centre de vie nocturne. Avant de regagner votre auberge de jeunesse pour votre dernière nuit au Japon, vous entrez dans quelques salles de jeux très animées, errez dans les rues éclairées par des lumières criardes, et fixez une dernière fois ces immenses spots agressifs afin qu’ils se fixent dans votre mémoire, la persistance rétinienne aidant. Comme lors de votre arrivée, tel un papillon de nuit, vous restez fasciné par ces puissants faisceaux colorés.

Œil pour œil

Entre-temps, vous êtes allé à Kyoto pour quelques jours en empruntant un bus de nuit. Vous négligez d’enlever vos lentilles pendant la traversée, et votre œil gauche s’irrite de façon difficilement supportable. Déposé à 5 h du matin à Kyoto, contraint de porter des lunettes de soleil car les lumières de la gare vous aveuglent tant votre oeil est devenu sensible, vous errez tel un sans domicile fixe, au point qu’un policier vous demande si vous allez bien. Vous attendez jusqu’à 7 h qu’une porte avec un écriteau Traveller’s Aid ouvre, mais on vous indique que ce n’est pas une pharmacie ici, et puis quoi encore. Alors que dehors, la pluie tombe aussi drue que des cordes de koto, vous attendez 8 h que la réception de votre auberge de jeunesse ouvre. Vous prenez toute cette situation comme une punition supplémentaire des dieux. Non seulement vous ne pouvez plus prendre de photos, mais en plus, vous ne pouvez plus voir.

Rétroviseur de rue à Tokyo

Après un jour de récupération, à nouveau bon pied bon oeil, vous vous lancez dans la découverte de la ville. Afin de donner une idée de la frustration ressentie lors la visite sans appareil photo de telles merveilles, leur nom sera simplement jeté ici en pâture : le marché alimentaire de Nishiki et son superbe plafond coloré, le temple Kinkaku-ji dont le pavillon d’or se reflète dans l’eau, le temple Sanjusangen-do avec son millier de statues, son orange, son vert et son blanc, et pour finir, le Kiyomizu-dera, construit sans un seul clou à flanc de colline sur une plate-forme soutenue par des centaines de piliers en bois.

Au cours de la visite du temple Ryoan-ji, un professeur vous demande si quelques uns de ses élèves peuvent s’entretenir avec vous en anglais, en un jeu de quelques questions/réponses allant de la présentation de soi jusqu’à la paix dans le monde en passant par le sport ou les impressions sur le pays visité. Cela semble être une pratique courante en Asie : la même chose vous était arrivée en Thaïlande. Quelques instants plus tard, l’inscription sur la fontaine Tsukabai, « j’apprends seulement pour être heureux », vous rappelle les enseignements anti-matérialistes du bouddhisme. Celui qui est riche de biens mais ne cultive pas son esprit reste pauvre spirituellement. Tant pis donc pour votre appareil photo, tant que vous apprenez des choses.

Jeunes Japonais à Enoshima

A ce propos, vous pensiez avoir progressé depuis Tokyo en matière d’art culinaire. Ainsi, à Kyoto, lorsque l’on vous sert des nouilles, des légumes, de la sauce et des grains de sésame dans quatre récipients séparés, vous versez la sauce et quelques grains de sésame dans le bol de nouilles et les accompagnez de légumes. Mais le visage de la serveuse devient rapidement livide, avant de laisser place à quelques rires gênés. Elle revient avec un bol de sauce : il faut y mettre les légumes, puis tremper les nouilles dans l’ensemble sauce+légumes. Quant au sésame, sa présence reste un mystère. La voie de l’apprentissage sera longue.

Nara-tion

Nara fête en 2010 le 1300e anniversaire de sa désignation comme capitale du Japon. Même si elle ne l’est plus depuis belle lurette, au lieu de vivre dans une nostalgie de grandeur, Nara essaie de se mettre à la page, avec notamment la création d’une mascotte, le Sentokun, synthèse entre le grand Bouddha du temple Todai-ji et les cerfs qui parcourent la ville en toute liberté. Cette mascotte est parfois représentée adoptant des attitudes si inattendues qu’elle en est devenue controversée. De votre côté, vous trouvez qu’un peu d’humour ne fait pas mal dans un pays aussi sérieux.

Pièce de l'exposition Where Is Architecture? au MOMAT

Côté visites, le sanctuaire Kasuga-taisha vous fait redécouvrir avec plaisir le sens du mot vermillon. Pour le déjeuner, vous goûtez enfin à l’okonomiyaki, sans enfreindre aucunement le protocole cette fois-ci, puisque le mets est préparé sous vos yeux par le cuisinier. Mais vous osez offenser les esprits de la ville sacrée en refusant interview en anglais et autographe à un groupe d’étudiantes dont la première question, vous abordant, est « are you busy now? ». Un peu en retard dans vos visites et pressé de rentrer à Kyoto, vous avez la présence d’esprit de répondre « yes ». Les étudiantes consigneront précieusement votre réponse dans leur carnet, ayant eu l’impression d’avoir eu un échange fructueux avec le monde occidental.

Chut(es)

Une escapade à Nikko est un bon moyen de se ressourcer après (ou avant) une visite de Tokyo. A plus de 1200 m d’altitude, le lac Chuzenji offre un immense terrain de jeu aux pêcheurs du dimanche. Le brouillard emplit l’espace, et depuis la plate-forme d’observation de Kegon Falls, l’une des trois grandes chutes d’eau du Japon, il vous empêche d’apercevoir quoi que ce soit, alors que vous sentez au bruit ronflant qu’elle produit que la cascade est toute proche. Décidément, la vue n’aura pas été le sens le plus à l’honneur lors de ce voyage. Pour vous réconforter de cette déception touristique, vous commandez des nouilles au curry à l’une de ces machines à tickets qui sont désormais vos amies.

Près du temple Senso-ji à Tokyo

Malgré le brouillard, vous parvenez à profiter du style architectural particulièrement exubérant de Nikko. Les temples et sanctuaires, placés dans écrin constitué de mousse et d’arbres immenses, n’en paraissent que plus majestueux. Un des bâtiments du Toshogu abrite, peint sur son plafond, un dragon gémisseur. Un moine entrechoque violemment deux bouts de bois dans un endroit quelconque de la pièce : rien ne se passe. Lorsqu’il le fait en dessous du dragon, celui-ci lui répond dans un écho déchirant.

La maison

Vous aviez rarement vu en terre étrangère une telle fascination pour la France. Il vous semble que c’est la contrée la plus présente au Japon en termes d’aspirations et imitations, même si ce jugement est forcément influencé par votre propre origine. Vous avez par exemple également remarqué une attirance des Nippons pour l’Italie, mais rien de tel en comparaison de l’influence hexagonale.

Parfois, il s’agit de présence institutionnelle ou artistique du meilleur niveau. Les pays ont des affinités et des valeurs en commun, parmi lesquelles vous vous plaisez à discerner une tradition culturelle, une certaine retenue et un raffinement. C’est probablement flatteur pour les deux nations, et d’autres facteurs les séparent de la même façon, mais ce qu’on pourrait appeler un terreau d’entente semble propice à l’entretien d’une relation franco-japonaise basée sur l’admiration et le respect mutuels.

Enseigne dans la station de Ueno

Mais cette fascination ne donne pas toujours lieu à des résultats de haute volée. Parfois, il s’agit simplement de « faire français », pour donner à sa boutique un goût d’exotisme européen, une apparence de luxe gaulois, dans de nombreux cas trop grossièrement brossée. C’est ainsi que vous croiserez le restaurant « C’est bon plage » ou le magasin « Doux pédale ». Mais vous vous ferez la réflexion que ce n’est pas pire que vos string, flipper ou footing.

A Nara, après la visite du temple Horyu-ji, vous entrez dans le café « Mon Rêve ». En payant l’addition, vous tentez d’engager la conversation avec la patronne. En anglais, vous lui dites que le nom de son café est français : aime-t-elle ce pays ? En réalité, elle parle à peine anglais (et encore moins français), ne pouvant vous répondre que par des sourires gênés. Pour beaucoup, la France reste en effet un rêve, avec tout ce que cela peut comporter en termes de distance et d’irréalisme.

Epilogue

Le matin où vous deviez retourner en Europe, vous ne vous levez pas à temps pour avoir votre avion. En retard, vous arrivez penaud au comptoir d’Air China (vous deviez faire escale à Beijing) où l’on vous informe que l’on ne peut rien pour vous et qu’il faut que vous appeliez le call center de la compagnie. Celui-ci vous indique que vous pourriez avoir de la place sur le Tokyo-Beijing, mais que vous êtes en standby sur le Beijing-Paris (« tous les Beijing-Paris sont pleins jusqu’au 31 juin »). Qui dit standby en Chine dit obligation d’avoir un visa chinois, il faut donc appeler l’ambassade. Vous tentez les divers numéros proposés mais aucune voix ne parle anglais.

Vue de Tokyo depuis le Ueno Park

Abandonnant cette possibilité, vous envisagez très sérieusement de racheter un billet. Vous trouvez un Tokyo-Paris direct sur Aeroflot, hors de prix. Tout de même, pour en avoir le cœur net, vous regardez sur le site d’Air China si des places sont disponibles pour un Beijing-Paris. Il y en a dès le lendemain… Vous vous proposez alors de payer la différence entre le vol bon marché que vous avez raté le matin et celui du lendemain. Mais on vous dit que ce n’est pas possible, sans vraiment vous expliquer les raisons. A chaque évolution de la situation, vous prenez la navette gratuite entre le terminal 1, où se situe le seul café proposant un accès WiFi (vous y avez consommé la première fois, mais après cela vous vous placez simplement à proximité afin de capter le signal sans avoir à vous y attabler), et le terminal international, où se situent comptoirs des compagnies et prises électriques accessibles.

Arrive un moment où vous ne savez plus du tout quoi faire. Vous vous voyez soit débourser une fortune pour acquérir un autre billet, soit vous engager dans une démarche administrative de demande de visa chinois, soit passer des jours dans l’aéroport de Tokyo Haneda en attendant que la situation se débloque, mais chacune de ces possibilités semble pire que les autres. Les esprits ont été bien facétieux avec vous jusqu’ici, et c’est ce moment qu’ils choisissent pour user de clémence et faire surgir une hôtesse vous annonçant qu’Air China a tout arrangé pour vous, vous allez pouvoir prendre un vol dès le lendemain. C’est un miracle.

Au temple Benten-do à Tokyo

Mais cela signifie que vous devez passer la nuit à l’aéroport. Qu’à cela ne tienne, vous l’avez déjà fait pour vous rendre en Australie. Vous repérez donc un siège confortable et projetez d’y dormir. Mais aux alentours de 23 h, un policier vous informe que le terminal 1 ferme et qu’il va falloir sortir. Même chose au terminal international. On vous oriente donc vers le parking, où il est possible de dormir. Vous y faites la connaissance d’un Sud-Coréen qui est dans la même situation que vous et avec qui vous parlez pendant des heures, lui étant aussi curieux sur la France que vous sur son pays. Histoire, politique, langue, musique, marques, service militaire, vous en apprendrez donc beaucoup sur la Corée. Vers 2 h du matin, un gardien, effectuant sa ronde, vous indique qu’il n’est pas autorisé de dormir là où vous êtes. Votre compagnon d’infortune parlant quelques mots de japonais, vous réussissez à sympathiser avec le cerbère. Vous avez dompté les esprits, vous pouvez désormais regagner Paris.

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