Vous trouverez une sélection de photos ici.
Piments de Saint-Jacques
Comme d’habitude, les premières minutes en terre étrangère auront constitué un moment de flottement. A l’arrivée à l’aéroport de Santiago, alors que vous cherchez un distributeur automatique afin de vous procurer des pesos, un homme vous aborde et se propose de vous aider. Il vous conduit vers la machine en question (qui, à votre décharge, était assez difficile à trouver) puis vous montre le bus qui se rend au centre-ville. Evidemment, malgré un vague badge qui se balade autour de son cou, cet homme n’est pas employé par l’aéroport pour aider gracieusement les touristes perdus. Il travaille pour lui seul et réclame un pourboire, à plus forte raison qu’il a pu constater la quantité de billets de banque que vous avez retirés. De votre côté, vous êtes mal à l’aise avec cette liasse représentant peut-être une somme supérieure au salaire minimum local. Dans la précipitation, au lieu de dire simplement non, vous lui tendez votre plus petite coupure : 5000 pesos. Vous venez de découvrir à vos dépens le job le plus rentable de la planète.
A la sortie du métro, on se montre plus bienveillant avec vous : des étudiants chiliens veulent absolument prendre une photo en votre compagnie. Vous êtes étranger, cela leur rapporte des points dans un jeu dont vous ne saisissez pas les règles. Toujours est-il qu’il oppose plusieurs équipes, et qu’une deuxième se présente aussitôt pour vous compter également parmi leurs trophées. Sacré accueil, vous dites-vous.
Parvenu à votre auberge de jeunesse, vous tentez de faire illusion en acquiesçant aux mots d’espagnol que l’on vous adresse, en prononcez vous aussi quelques uns, mais dès que vous êtes assis à la table du petit-déjeuner (que l’on vous a gentiment proposé de prendre alors que vous n’y avez pas vraiment droit), la conversation se fait en anglais, votre castillan étant trop limité. Ô surprise, l’employée avec qui vous échangez quelques mots parle aussi l’allemand, elle part demain pour habiter à Hambourg pendant quelque temps. Pour la forme, une partie de la discussion se fera donc également dans la langue de Goethe. Et vous prenez une belle leçon de polyglottisme. Des hispanophones, parler allemand ? Oui, c’est possible. Vous vous promettez de faire des progrès rapides en espagnol pour ne plus revivre des situations aussi improbables.
Au cerro san Cristóbal, colline d’où l’on peut bénéficier d’une belle vue sur la ville, vous avez pitié pour des Brésiliens, présents en nombre dans votre wagon de funiculaire. Vont-ils être déçus par la statue de la Vierge qui coiffe le sommet du cerro ? Elle fait pâle figure par rapport au Christ Rédempteur de Rio, dont elle semble une miniature complexée. Peut-être ces touristes sont-ils venus constater la suprématie du Brésil en Amérique latine ?
Un nouvel épisode de fascination internationale se produit lorsque des écoliers vous interpellent (“¿Extranjero?”), vous ayant repéré à plusieurs dizaines de mètres. Pour une raison que vous avez du mal à cerner, eux aussi souhaitent une photo avec vous. Ainsi qu’un autographe. Alors, pendant quelques instants, vous vous prenez pour un joueur de football à la sortie du stade devant ses supporters. L’un deux vous demande de quel pays vous venez et, suite à votre réponse, vous donne une “Prière à la mère de Santiago”, en français dans le texte. Vous restez là bouche bée, abasourdi par tant de vivacité.
Dans le vestibule de La Chascona, maison de Pablo Neruda à Santiago, vous optez pour une visite guidée en espagnol, même si l’anglais est également disponible. Il s’agit de mettre en pratique vos récents vœux. Vous saisissez finalement une bonne partie des explications, et de toute façon, nul besoin d’être expert en castellano pour comprendre que le poète était un formidable collectionneur d’objets du monde entier et les disposait à merveille dans sa demeure.
C’est une maison bleue
A moins de deux heures de bus de Santiago, Valparaíso vous ouvre les bras. Cette ville portuaire au passé glorieux tombée en déclin depuis l’ouverture du canal de Panama, vous attendez qu’elle vous éblouisse par l’éclat de ses centaines de maisons colorées. Mais auparavant, il va falloir régler des questions plus prosaïques. Le premier matin, vous vous levez tôt afin de pouvoir prendre une douche avant que les candidats ne se bousculent au portillon de la salle de bain. Mais le chauffe-eau est éteint. Celui de la cuisine, par miracle, est encore en marche. A défaut d’allumettes, vous utilisez un des flyers publicitaires posés sur la commode de l’auberge de jeunesse pour transporter le feu jusqu’à la salle de bain. Votre première manœuvre échouant, vous vous y reprenez à plusieurs fois. Plus tard, vous apprendrez de la bouche de vos camarades de dortoir que c’est comme cela partout, à Valparaíso : si l’on veut de l’eau chaude, il faut le demander. Un des signes du déclin ?
Autre découverte : le Musée des Beaux-Arts, qui bien que fermé, se laisse admirer de l’extérieur, aurait toute sa place dans un quartier Art Nouveau d’Helsinki, entre ce bâtiment et celui-ci.
L’après-midi, vous parcourez l’Avenida Alemania avec un compagnon de route. Alors que vous surplombez la ville, il vous raconte comment il s’est fait administrer un sédatif à son insu puis voler son sac à dos à Buenos Aires. Il a perdu appareil photo, lecteur mp3, argent liquide… Après comparaison avec ce qui vous est arrivé à Cape Town, vous vous estimez heureux.
Redescendus dans la ville basse, vous tentez de remonter sur une colline. Mais à peine avez-vous marché quelques mètres dans un quartier qui semble un peu plus mal famé que la moyenne, une femme vous dit de ne surtout pas monter, car il y a des voleurs plus haut. Quelle bienveillance à l’égard du touriste… Vous vous dites que vous devez lui peut-être la vie, en tout cas une fière chandelle.
Le soir, à l’auberge de jeunesse, on vous demande de montrer quelques unes de vos photos de voyage, et vous vous exécutez avec plaisir (Mali, Thaïlande, Brésil…). Malgré le fait que vos camarades de dortoir soient français, leur intérêt pour les pérégrinations à l’étranger rend l’ambiance internationale, et ce n’est pas pour vous déplaire.
Mais le plus important est ce qui va suivre. Il y a plusieurs mois de cela, au moment de décider quelles seraient vos destinations, vous aviez pensé au Chili justement en raison de la beauté de Valparaíso. Après avoir admiré des photos sur Internet, il vous fallait voir cette ville en vrai. En particulier, vous vous étiez arrêté sur un cliché qui revenait souvent dans les pages de recherche d’images : une construction au style architectural hybride voire indéfinissable, mais assez élégante et de couleur bleue, qui domine l’océan (vous pouvez faire le test).
Contrairement à d’autres édifices emblématiques d’une ville, comme la Tour Eiffel à Paris ou l’Opéra de Sydney, celui-ci semblait être anonyme. En y regardant d’un peu plus près, impossible d’en trouver l’adresse ou même le quartier. Cette maison, c’était Valparaíso. Pas une construction pédante, officielle, référencée partout, mais une bâtisse, comme il en existe tant d’autres, et qui avait cependant fini par sortir du lot par sa grâce et sa position stratégique au-dessus de la mer.
Le premier jour, vous n’aviez pas pris la peine de la chercher, cette maison. Mais pour votre deuxième (et dernière) journée sur place, il fallait absolument faire quelque chose. C’est ainsi que la veille, vous poussez les recherches plus loin et apprenez que la bâtisse pourrait se trouver sur le cerro Artillería. Si l’on examine sa position par rapport au port, l’hypothèse est plausible. De plus, la présence de rails sur certaines images indique que la construction tant convoitée est à proximité d’un ascensor. Or il en existe un qui mène au cerro Artillería…
Dans la pratique, il se trouve que l’ascenseur ne fonctionne pas, vous grimpez donc la colline à pied, et cela vous permet de photographier de belles maisons, pour commencer. Arrivé au cœur du quartier Artillería, aucune trace de la fameuse demeure. Vous vous dirigez donc vers le Paseo 21 de Mayo, d’où l’on a une vue imprenable sur le port. Mais soudain, la délicate construction en bois peint apparaît dans votre champ de vision. Ça y est, vous y êtes. Vous l’admirez de loin, de près, faites des photos sous tous les angles.
La “rencontre” avec cet édifice bleuté vient valider votre imaginaire par quelque chose de tangible, et c’est encore mieux qu’à New York, où vous aviez déjà rempli de réel votre topographie en creux. Ici, le fait que cette maison n’ait pas de nom officiel (elle est actuellement occupée par un restaurant dont le nom signifie “mer bleue” en mapuche) ou ne soit pas particulièrement mise en valeur par la municipalité est assez réjouissant et symbolique : à Valparaíso, la beauté peut surgir n’importe où, elle ne se trouve pas sur des sentiers balisés.
C’est d’ailleurs l’ensemble de la ville qui enchante le promeneur par la multitude de couleurs vives et variées qui y surgissent, le cas particulier de cette construction ne devant pas éclipser la cohérence du tout. Si les quelques bâtiments officiels de la ville sont assez empâtés, l’impression créée par le fourmillement de maisons bariolées est exceptionnelle. Il est même possible qu’elle l’emporte sur celles provoquées à Katajanokka, Bo-Kaap ou Santa Teresa, pour rester sur le terrain des lieux multicolores où l’on ne sait plus où donner de la tête.
En fin d’après-midi, il est temps pour vous de visiter une demeure qui brille cette fois par son intérieur : La Sebastiana, où Pablo Neruda séjournait lorsqu’il venait à Valparaíso. A l’instar de sa maison de Santiago, il a aménagé celle-ci avec diverses trouvailles, comme de remarquables anciennes cartes géographiques. En matière de décoration, l’homme avait bon goût, et trouvait que boire dans des verres colorés rendait celui de l’eau meilleur. De votre côté, vous attendez la nuit avec impatience : vos yeux ont été mis à rude épreuve toute la journée, ils réclament un peu de repos.
Sereine, ne vois-tu rien venir ?
La nuit joue son rôle, puisqu’elle vous amène à bord d’un bus vers la cité de La Serena, bien moins exubérante que votre destination précédente. Pas de myriade d’habitations chatoyantes ici, et le temps est gris. Vous décidez de commencer par rendre visite à l’océan. Une fois le faro atteint, vous marchez plusieurs kilomètres le long d’une plage assez désolée. Au fur et à mesure que vous vous éloignez de la ville, des enfants qui jouent au football vont laisser la place à des personnes âgées promenant leur chien, puis des chiens errants, puis plus rien, ni personne. La haute saison n’est visiblement pas encore là.
Vous atteignez l’endroit où les pêcheurs du coin gardent leurs bateaux. Certains les peignent, d’autres les réparent. Des pélicans sont aussi présents en groupe, attendant peut-être que le soleil se lève pour partir à l’assaut des bancs de poissons. Après cette promenade dans le vent et la pluie, vous prenez un taxi pour faire dans l’autre sens les kilomètres qui vous séparent du centre-ville : vous n’avez pas beaucoup dormi et ne souhaitez pas perdre toutes vos forces dans la bataille du bord de mer.
Le reste du temps passé à La Serena sera consacré à en dénicher les merveilles. Car ce n’est pas une ville terne. Il s’agit simplement de combiner les moyens d’en trouver les lieux remarquables. Et cela devient vite un jeu, une forme d’enquête, pas toujours évidente. Car votre guide, pressé de passer aux villes suivantes, nomme de belles demeures coloniales mais n’en donne pas l’adresse. De même pour les églises, au nombre de 29, dont certaines apparaissent comme de petits bijoux, mais sans plus d’indications. Vous cherchez de l’aide auprès de l’Office du Tourisme, où l’on vous donne un plan de la ville avec chapelles, églises et demeures d’époque, mais ces dernières ne sont pas les mêmes que dans votre ouvrage. Qu’à cela ne tienne, vous aurez d’autant plus à explorer, et à voir, si vous trouvez.
Le cas de Santa Inés est d’ailleurs particulièrement intéressant, puisque cette église, petite merveille, n’est pas mentionnée dans votre guide. Vous vous félicitez de multiplier les sources d’information. Et c’est pour les demeures coloniales que le croisement donnera les meilleurs résultats. Ainsi que le fait de se laisser guider par ce qui attire votre oeil : c’est de cette façon qu’une tourelle aperçue au loin dans la rue Cienfuegos vous mènera à la Casa Giliberto (dont vous n’aviez ni l’adresse ni la localisation sur un plan, mais qui par sa description vous avait mis l’eau à la bouche).
Le summum sera atteint avec la Casa Alfalfares, décrite comme “de style néoclassique italien”, mais absente du plan déniché sur place. Comme à Valparaíso, le premier soir, vous faites des recherches sur Internet et parvenez à localiser l’emplacement possible de la demeure, qui reste toutefois drapée d’un voile de mystère : il en est assez peu question sur la toile. Vous sentez que cela ne va pas être évident : l’endroit est un peu excentré, au bout d’une route de campagne.
Le lendemain, en montant sur des hauteurs, vous repérez le chemin censé conduire à votre but. Mais à peine êtes-vous descendu sur cette route que vous n’êtes plus en mesure de voir l’édifice. Un mur de plusieurs mètres l’entoure, et l’accès semble impossible. Mais vous continuez à contourner le mur, pour pénétrer dans un terrain vague, d’où vous avez enfin une vue sur la Casa Alfalfares.
Elle est en effet splendide, mais on est forcé de le constater de loin. Pour en garder une trace photographique, il va falloir ruser. Les images que vous en retirerez seront soit pudiques, avec un premier plan mais l’arrière-plan flou, soit extrêmement zoomées et donnant un aspect de paparazzi, comme ci-dessus. Ce rendu ne fera qu’accentuer le sentiment d’inaccessibilité émanant de la noble demeure : la Casa Alfalfares restera comme la star de La Serena.
Au moment de quitter la ville et de prendre un bus pour la destination suivante, l’employée au guichet vous demande vos nom et prénom. Une fois que vous les avez énoncés, elle en attend plus, puis finit par vous demander : “c’est tout ?” Oui, en France, on a généralement un prénom et un nom. Le Chili semble bien plus abondant dans l’usage de nombres et apellidos. Les Français manqueraient-ils de panache ?
L’extra-terrestre
Nouvelle ambiance encore dans l’Atacama. Après avoir longé la côte du Pacifique, vous vous enfoncez à l’intérieur des terres pour ne plus parcourir que des zones désertiques, ponctuées de temps en temps par des villes dont la présence semble justifiée par la seule activité minière. Etranges cités à moitié fantômes et aux baraques ne dépassant pas un étage.
Puis, c’est l’arrivée à San Pedro de Atacama, oasis blottie au milieu du désert. S’il y a beaucoup à voir dans les environs de ce village (salar, geysers…), vous optez pour El Valle de la Luna, qu’il est possible d’atteindre et d’explorer à vélo depuis San Pedro. Dans cette vallée, le changement est radical avec La Serena, et a fortiori, Valparaíso. Ici, ce ne sont pas les œuvres des hommes qu’il est donné d’admirer : l’extrême aridité du lieu empêche toute vie animale et végétale. Au contraire, ce sont les formes et motifs issus du travail des éléments sur la roche qui fascinent.
Et ce silence…
L’aridité ambiante est telle qu’on la ressent lorsqu’on inspire par la bouche. L’air est sec et le soleil pur. C’est ainsi que parcourir à vélo la Vallée de la Lune, avec ses nombreuses montées et descentes, peut s’avérer assez exténuant si on n’a pas un minimum d’entraînement. Vous en venez à vous demander ce que vous faites là et si vous n’allez pas mourir de soif ou d’épuisement dans cet endroit que vous êtes paradoxalement venu visiter pour sa beauté et son calme. Mais vous ne cédez pas à la panique et trouvez l’énergie nécessaire pour regagner San Pedro, juste à l’heure pour rendre votre vélo.
Au village, vous décidez que vous méritez amplement de quoi vous requinquer. Vous commandez un expresso, un jus de kiwi, une glace chocolat-orange et rose, puis encore un jus de banane. Le café n’a aucun effet, mais les autres délices vous permettent de vous refaire une santé (la facilité avec laquelle vous buvez les jus, pourtant énormes, en dit long sur votre état de déshydratation).
Le lendemain, le menu est heureusement plus facile. Il suffit de marcher quelques kilomètres vers le nord pour atteindre le Pukara de Quitor, ancienne forteresse édifiée par les Atacamènes. En grimpant au sommet, la vue sur la plaine évoque celle que vous aviez sur un des villages dogons au Mali. Plus loin, une étendue saline rappelle les marais salants de Palmarin au Sénégal.
Dernier lieu visité, la Vallée de la Mort, qui s’avère bien moins pénible que celle de la lune. Probablement parce que l’origine du nom muerte (mort) viendrait d’une déformation de Marte (Mars). Pas de risque, donc…
Bleu blanc rouille
De San Pedro, vous gagnez Iquique, à l’extrême nord du pays. C’est le point de départ pour se rendre dans la ville aujourd’hui fantôme de Humberstone, construite au XIXe siècle autour d’un gisement de salpêtre. La visite est fascinante. Des dizaines d’unités industrielles ont été laissés à l’abandon et se décrépissent paisiblement sous le soleil de la “première région”. En plus d’être émouvant, c’est très photogénique (le genre d’images qu’on ne pense trouver qu’aux Etats-Unis). Dégradé de bleus du ciel contre tôle ondulée dégradée. Grues, locomotives, baignoires, réservoirs, le site est parsemé d’objets qui avaient leur utilité jusqu’aux années 1960, mais ne font plus office que de curiosités aujourd’hui.
De l’autre côté de la route se trouvent les restes de l’usine de Santa Laura, dont la visite est intéressante au même titre que celle de Humberstone. En particulier pour les pièces et outils métalliques anthropomorphiques (voire robotomorphiques).
Comptine d’un autre été
C’est probablement la présence de salpêtre dans les environs qui fait exploser les couleurs à Iquique. Vous ne vous en doutiez pas du tout, mais la capitale de la première région du Chili rappelle Saint-Louis, au Sénégal. Alternance de teintes vives et défraîchies, portes arrondies et belles demeures bourgeoises sont dans l’une comme dans l’autre autant de traces d’un passé glorieux.
Toutes deux possèdent également une gare de chemin de fer désaffectée. Dans celle d’Iquique, vous trouvez un plan de la ville où les pâtés de maisons sont représentés en relief. Un travail de fourmi dont vous constatez tristement qu’il n’a plus l’occasion d’aider le voyageur aujourd’hui, ni même d’être admiré par le plus grand nombre. Comme pour l’ancienne direction des impôts de Saint-Louis, la merveille cachée semble être une constante de la splendeur déchue.
Construit au début du XXe siècle, le Palacio Astoreca abrite aujourd’hui un centre culturel. Sous un beau plafond translucide et dans des pièces remplies de meubles luxueux, c’est la bande originale d’Amélie Poulain qui y est diffusée lorsque vous visitez le lieu. Quel rayonnement pour la musique française… Et si lors de précédents voyages vous avez versé dans la nostalgie de votre pays (en consultant par exemple dans des librairies des guides de voyage sur Paris afin de savoir ce que les étrangers en disaient, vérifiant ainsi la théorie qui affirme que parfois, on n’apprécie jamais autant un endroit que lorsqu’il est idéalisé et qu’on en est loin), cette fois-ci, on ne vous fera pas regretter la France ! Vous êtes très bien au Chili et souhaitez continuer à apprécier sa beauté.
La larme, c’est à l’assistant du chauffeur du bus Iquique-Santiago que vous la destinez. Les conducteurs changent régulièrement au cours des 24 heures que dure le trajet, mais lui, il est là, stoïque, à travailler pendant un jour entier : contrôle des billets, charge et décharge des bagages, annonces aux voyageurs, distribution de snacks, couvertures et coussins, ajustement des rideaux, le tout inlassablement. On ne sait même pas s’il a dormi une seule minute pendant le voyage. A l’arrivée, il ne doit rêver que d’une douche et d’un bon lit.
C’est justement lors de ce trajet de plus de 1800 km que vous passez par la délicieuse ville de Tocopilla. Elle n’a peut-être pas le même intérêt touristique que d’autres endroits du pays, mais ses rues sont bordées de maisons au charme simple, à l’éclat naturel. Une sorte d’Iquique miniature et sans souci, entre mer et montagne. Au Chili, l’esthétique semble être une faculté innée des habitants, qui la pratiquent de façon collective.
La possibilité d’une île
(extension du domaine de la carte et du territoire)
Si l’assistant du chauffeur de bus est probablement allé se coucher à Santiago, il n’en est pas de même pour vous. Car le but ultime de votre voyage est l’île de Chiloé, dont la capitale, Castro, est encore éloignée de près de 1200 km. Avec ses 41 degrés de latitude sud, ce sera l’endroit le plus austral où vous vous soyez jamais trouvé, détrônant à ce titre Melbourne. Vous quittez la capitale en soirée et admirez un coucher de soleil sur la Cordillère des Andes. Une nouvelle fois, vous appréciez votre chance d’être à cet endroit à ce moment précis.
Et l’avantage d’être dans l’hémisphère sud en octobre, c’est que le printemps y règne. Vous arrivez le matin dans la région des lacs : les genêts sont en fleurs. Un ferry vous conduit sur l’île de Chiloé, les bosquets sont là par centaines. Après les maisons de Valparaíso et le ciel du nord, c’est donc au tour de la végétation d’illuminer vos journées de son jaune d’or. Car quand les genêts fleurissent, au Chili, ce n’est pas un brin par ci, un brin par là. C’est une avalanche de bosquets ronds et gonflés comme des ballons de football. On en oublie presque les épines tant les massifs apparaissent bombés. Et leur volume est invraisemblable à première vue : on dirait qu’un hélicoptère a survolé l’île pour répandre un engrais ultra-puissant, puis a semé des millions de graines. Quant à leur taille, elle atteint des proportions telles que les fleurs vont jusqu’à former de part et d’autre de la route une haie d’honneur de la hauteur de votre bus. Au moment de la traverser, vous avez la sensation que l’île de Chiloé n’est faite que de genêts. Vous ne pouviez rêver d’un meilleur accueil.
A Castro, on vous avait promis une cathédrale jaune vif et violette, mais heureusement pour vos yeux, le temps a fait son œuvre et l’édifice est délavé. Le bord de mer rattrape tout cela avec ses palafitos, maisons de pêcheurs sur pilotis qui répondent elles aussi du sens collectif de la mosaïque.
Ces palafitos, ainsi que de très nombreuses autres habitations de l’île, sont recouvertes de tuiles de bois taillées de façon très variées (des bardeaux rectangulaires arrondis, en biseau, parfois organisés de manière assez originale dans la découpe ou la disposition), mais évoquant très souvent les écailles d’un poisson. C’est peut-être dans le petit village de Curaco de Vélez que vous rencontrez les plus beaux spécimens de ce type de maisons. Certes, un bon choix de peinture les sert avantageusement, mais c’est en laissant le bois apparent que la texture de la façade peut être la plus impressionnante.
Autre particularité de l’île, les 150 églises restées debout depuis la venue des Jésuites. Ces édifices issus d’un métissage culturel entre les religieux européens et les traditions locales mettent également le bois à l’honneur, comme à Dalcahue ou Achao. Cette dernière, dont l’extérieur a été laissé sans peinture, est un modèle d’élégante sobriété.
C’est justement à Achao, sur Isla Quinchao (une des îles de l’archipel de Chiloé), que vous avez le plus l’impression de vous sentir au bout du monde. Si vous n’êtes pas allé en Terre de Feu ou à Rapa Nui, vous avez tout de même la sensation d’être très isolé de vos repères habituels. A tel point que vous vous perdez et marchez pendant trois heures sur des chemins de campagne de cette île secondaire, accessible depuis l’île principale par bac, elle-même reliée au continent par ferry, qu’on emprunte à bord d’un bus. Combien de moyens de transport successifs vous faudrait-il pour revenir chez vous ? Avant de vous égarer, vous avez poussé à l’heure du déjeuner la porte d’un établissement qui indiquait la présence d’un café à l’étage. A l’exception d’un homme qui finit sa bière, vous êtes seul dans la salle, assis à votre table recouverte de toile cirée. Une vieille dame très sympathique vous sert du café soluble et de l’eau bouillante pour 500 pesos. Avec ce bord de mer, cette végétation et cette femme, vous pourriez presque vous croire en Bretagne. Heureusement, vous avez accumulé un peu de familier avant de partir dans l’inconnu.
Le village de Tenaún pourrait lui aussi concourir pour le prix de l’isolement le plus complet. Situé à cinquante kilomètres seulement de la capitale de l’île, vous l’atteignez en une heure et demie, dans un bus où il ne reste sur la fin du trajet qu’un seul autre passager. En effet, que peut-on bien aller faire dans un endroit qui ne comporte qu’une place principale en guise de village ? D’autant qu’on ne compte pour s’y rendre ou en revenir que deux bus le matin et la même chose l’après-midi. Arrivé sur place à onze heures, vous devez donc patienter jusqu’à quinze heures avant de pouvoir rentrer à Castro.
Vous avez ainsi tout le loisir de photographier l’église depuis des points de vues variés. Après tout, vous êtes venu pour elle, et uniquement pour elle. Si vous aviez commencé à vous habituer au gracieux dépouillement du bois nu, à Tenaún, le naturel revient au galop : l’église est peinte de façon tellement tranchée, à la limite de l’outrancier, qu’elle en devient magnifique, flanquée de ses deux étoiles bleues triomphantes. Une sorte de pop art brut. Quant à la météo, elle ne faillit pas à sa réputation sur Chiloé et vous offre la possibilité d’obtenir des clichés par temps maussade, puis nuageux, puis ensoleillé, avant de repasser au maussade. De quoi tuer les quatre heures d’attente jusqu’au prochain bus.
Le village est tellement petit qu’il n’y a pas même un café ouvert. Vous demandez à tout hasard dans une épicerie, et l’on vous répond qu’aujourd’hui, il va être en effet assez compliqué de se faire servir un café à Tenaún. Sauf si vous voulez frapper à une porte qu’on vous indique au loin, c’est une maison d’agroturismo. Alors vous toquez timidement, et une femme d’un certain âge vous ouvre puis vous invite à vous asseoir. Comme si en octobre, sur l’île de Chiloé, il n’était possible de boire du café que chez des vieilles dames. C’est en effet le début du printemps, il ne fait pas extrêmement chaud dehors, mais le poêle fonctionne à fond dans la demeure, et vous ôtez rapidement deux couches de vêtements.
Tentant de surmonter les limitations de votre espagnol, vous parlez un peu avec votre hôtesse. Mais c’est forcément de choses simples : elle vous demande par exemple quelle saison c’est en Europe, en ce moment. Elle comprend que vous préfériez être au Chili. Sa maison d’hôtes est vide pour l’instant, elle ne commencera à se remplir qu’en été. Votre vieille dame était en train de manger quand vous l’avez dérangée, et à sa table défileront deux hommes qui peuvent vraisemblablement être son fils et son mari. En vous voyant attablé, ce dernier vous serrera chaleureusement la main, avant que, gêné d’autant pénétrer dans l’intimité de cette famille, vous donniez son dû à votre hôtesse et repassiez le pas de la porte.
De retour à Castro, juste avant de prendre le bus pour Santiago, vous faites un tour au marché artisanal. Attiré par une échoppe qui présente des objets moins affreux que la moyenne, vous abordez la vendeuse. Vous êtes intéressé par certains de ses articles, et fort de votre expérience africaine, vous vous lancez tout de suite dans un marchandage sans merci. Mais ça n’a pas l’air d’être la coutume ici. Au milieu de la conversation, une chanson d’Adamo sort du petit poste de radio. C’est une version en espagnol de “Mes mains sur tes hanches”. L’interprète est français, comme vous, et vous ne manquez pas de le faire remarquer à votre interlocutrice. Elle vous confie qu’elle en est une grande admiratrice. Au final, même si vous n’êtes pas sur un marché malien, la vendeuse vous accordera une légère ristourne, ainsi qu’un petit objet en cadeau, peut-être dus à la sympathie que vous lui avez inspirée. Il faut toujours réviser ses classiques avant de partir en voyage.
Roboratif
C’est surtout à Santiago que vous faites l’expérience de la cuisine chilienne (qui n’a pas la réputation d’être spécialement exceptionnelle). A commencer par l’empanada de pino, sorte de feuilleté contenant de la viande hachée, la moitié d’un œuf dur et une olive. Comme en Australie, il semblerait que dans les pays où l’art culinaire n’est pas particulièrement développé, il faille toujours en passer par la tourte à la viande. Le bife (ou lomo) a lo pobre réunit en partie les mêmes ingrédients : c’est un steak frites surmonté d’un œuf sur le plat et agrémenté d’oignons grillés, parfait si vous n’avez pas mangé depuis plusieurs jours.
Mais le plus impressionnant est probablement le pastel de choclo. Il s’agit d’un énorme plat de viande hachée mélangée avec des oignons et une olive, enrobé de purée de maïs et gratiné. Arrivé à la moitié de ce mets et après avoir déjà ingurgité une bonne dose de viande de bœuf, vous tombez sur une cuisse de poulet dont vous étiez à mille lieues d’imaginer la présence. Comme si le pastel de choclo n’était pas suffisamment nourrissant, elle était cachée dans le plat, telle une énorme fève attendant d’être découverte. Au Chili, la surprise surgit décidément n’importe où.


































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hola yo trabajo en la casa giliberto tiene una vista muy bella sobre el la silueta del casco historico, hasta ver el mar y que pronto sera un hostel para que viajeros como tu puedan habitarla y disfrutar su tourelle majestueuse.
un saludo amigo muy buenas observaciones