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Le péril jaune
Pour avoir déjà vu quelques cités et paysages du Japon, vous constatez lors de vos pérégrinations dans l’Empire du Milieu que les deux nations ont finalement peu en commun. Du moins dans ce qu’elles sont devenues aujourd’hui. Car quid de ces idéogrammes, que les Nippons ont empruntés aux Chinois ? De ces temples à l’architecture si semblable ? Et de ces centaines de millions de visages à la parenté indéniable, qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la mer de Chine ?
Pour schématiser à l’extrême, et sur certains axes de comparaison seulement, si le Pays du Soleil Levant était l’Europe, la Chine en serait son Afrique, dans sa dimension la plus mouvante et dynamique. Loin d’être uniformément industrialisée, elle est un pays en développement bouillonnant, avec un fameux “taux de croissance à deux chiffres”. Car il n’y a pas de doute : quand vous vous promenez dans les rues de Pingyao ou de Xi’an, vous savez que vous êtes du côté “jeune” du monde. Même si la Chine a une histoire et une culture millénaires, et même si elle vient de dépasser son voisin pour devenir elle-même la deuxième économie mondiale, on perçoit sur le bitume et sous les pavés une agitation caractéristique des pays à démographie exubérante. Alors qu’au Japon on sent contre son visage la chaleur de flammes encore vigoureuses mais inodores et sur le déclin, ici, on prend en plein dans les narines l’odeur de soufre qui suit le craquement de l’allumette sur le grattoir.
En effet, la Chine fait partie de ces endroits où, même dans la capitale, la senteur du dehors est un mélange de feu, de terre, d’ordures et de gaz d’échappement. La nature avec à son sommet un début d’influence humaine, en somme (et la même odeur qu’à Bamako ou Marrakech). Pour l’atmosphère de Tokyo ou New York, c’est à Shanghai et Hong Kong qu’il faudra se rendre. Et ces deux lieux font plutôt figure d’exception.
Indicible Chine
Ce qui frappe, lors des premiers jours passés dans l’Empire du Milieu, c’est l’indiscipline. Combien de fois, lorsque vous vouliez acheter un billet de train ou de métro, n’avez-vous pas été doublé allègrement ? Le laowai (étranger) est lent, il ne parle pas la langue locale, on peut donc lui voler sa place puisqu’on est pressé. Dans ce cas, on vous dépasse ouvertement dans la queue, comme pour vous narguer. Mais la guéguerre de la resquille peut également survenir entre Chinois, par exemple lorsqu’il s’agit d’obtenir le tampon d’un pays à l’exposition universelle de Shanghai. En bon touriste, vous attendez sagement dans la file, tandis que quelques visiteurs locaux la contournent, profitant de la fréquentation pour se fondre dans le flot et gagner de précieux mètres. Cette fois, ils seront repérés par les organisateurs et devront faire comme tout le monde. L’ouverture des frontières serait-elle un remède au manque de civisme ?
Ensuite, ce n’est pas un mythe ou une idée reçue raciste : les Chinois crachent partout et tout le temps. Le geste est systématiquement précédé d’un raclement de gorge qui annonce en beauté la suite, et la minimise, tant le râle vole la vedette à l’expectoration. Ce phénomène unit les Chinois sans distinction d’âge ni de sexe. Ainsi est-il déconcertant d’apercevoir dans la rue une femme gracieuse, vêtue d’une longue robe de soie verte, et que l’on devine appartenir à la haute société, débarrasser bruyamment son pharynx de ses mucosités avant de les en expulser, sans s’en cacher le moins du monde. Explications historiques ? Culturelles ? Le peuple le plus nombreux de la planète est conscient de sa spécificité. Ainsi, lorsqu’il est dans un aéroport, le Chinois cherche la poubelle la plus proche pour y déposer son crachat et se rapprocher des règles d’hygiène internationales. Il n’a pas encore été déterminé si la salive chinoise était destinée au compartiment “recyclable” ou non.
Et le reste du monde ?
Dans le bus qui vous mène de la ville de Xi’an à la célèbre armée enterrée, un homme s’assied à côté de vous. Au fil de la conversation, vous apprenez qu’il est ingénieur en télécoms, et c’est grâce à son haut niveau d’éducation qu’il parle si bien anglais (pour un Chinois) : il l’a appris à l’université. Vous lui demandez alors si on n’apprend pas cet idiome plus tôt dans la scolarité chinoise, et il vous indique qu’il y en a au programme dès l’école primaire. Mais alors, pourquoi une proportion si faible de la population parle-t-elle la langue de Shakespeare ? Votre interlocuteur invoque deux raisons : après quelques années, lorsqu’on ne pratique plus, on oublie. Par ailleurs, le Chinois est timide face à l’étranger, et s’il parle une langue qu’il ne maîtrise pas, il n’est pas confiant. Comme il ne veut pas perdre la face, il s’abstient ou feint de ne pas comprendre. Le phénomène de perte de la face est présent dans de nombreuses contrées asiatiques, notamment en Thaïlande, où les habitants montrent pourtant plus d’aisance en anglais. Mais probablement est-ce par nécessité, le pays étant plus petit, et l’ouverture au monde extérieur vitale.
Dans votre for intérieur, vous vous dites qu’avec des expressions comme “harmonie préservée”, “pureté céleste”, “tranquillité compatissante”, “élégances accumulées” (différents palais de la Cité interdite), ou “montagne étreinte de beauté” (jardin de Suzhou), le chinois est incroyablement poétique, et son locuteur ne peut que s’abaisser lorsqu’il parle une langue étrangère. Vous aimez à penser que c’est une des raisons pour lesquelles il y rechigne.
Mais l’occasion vous est donnée d’évoquer en anglais la Chine avec un de ses habitants, et à vrai dire ce sera la seule du voyage, vous sentez donc qu’il faut en profiter. Votre interlocuteur semble percevoir dans votre présence un intérêt réciproque, et devance vos questions : faites-vous la différence, d’après leur seul physique, entre un Allemand et un Français ? Et avec un Espagnol ? Vous suggérez que s’il y a des caractéristiques globales, ce n’est pas toujours évident, non. Vous lui renvoyez la balle : sait-il systématiquement distinguer un Chinois d’un Japonais ou d’un Coréen ? Honnêtement, il avoue que non, alors qu’un Coréen rencontré à l’aéroport de Tokyo vous avait assuré que les traits de son peuple n’avaient rien à voir avec ceux des Chinois, mais peut-être était-ce là une posture ou un complexe de supériorité mal déguisé.
Il y a dix ans de cela, votre voisin a voyagé en Europe, rendant visite à un ami installé à Düsseldorf, puis a gagné Cologne, Amsterdam, Lille et Paris, le tout en quelques jours. Il se souvient de l’Arc de Triomphe. Et il est curieux de savoir si vous avez pu obtenir facilement votre visa pour la Chine. Car de son côté, il a subi un interrogatoire minutieux avant d’obtenir le sésame qui allait lui ouvrir les portes du vieux continent. Pourquoi aller en Europe ? Pour s’y installer ? Avez-vous assez d’argent ? Connaissez-vous quelqu’un sur place ? Ce questionnement tatillon vous rappelle les difficultés rencontrées par le directeur d’école avec qui vous aviez fait connaissance au Mali, que vous avez revu avant votre départ pour la Chine à l’occasion de sa venue en France. L’ingénieur chinois, touriste à Xi’an comme vous puisqu’il habite Shanghai, vous quitte après vous avoir conseillé d’aller visiter le pavillon de l’Arabie Saoudite à l’exposition universelle, puisque cette ville est votre destination suivante.
Lors de votre visite de l’armée enterrée, vous croiserez de nombreux groupes en visite organisée, parfois une simple famille accompagnée d’un guide interprète. Et la faible proportion d’autochtones parlant une langue étrangère ne rendra que plus inouïe l’existence d’un guide chinois germanophone. Les immigrés du treizième arrondissement parisien (et d’ailleurs) vous avaient montré qu’ils étaient capables de manier le français. Mais l’allemand… cela force votre respect. La palme du pittoresque revient probablement à l’interprète chinois-italien que vous voyez déambuler, décomplexé, dans les allées du musée de l’armée enterrée, commentant ici la posture d’un guerrier en terre cuite, là le raffinement d’un quadrige, d’un accent qui montre que quand ils le veulent, les citoyens de l’Empire du Milieu peuvent absorber n’importe quelle influence étrangère et se l’approprier afin de conquérir son marché.
Enfin, point plus anecdotique mais capital lorsqu’il s’agit de négocier le prix d’un trajet en tricycle à moteur, compter sur ses doigts en français n’équivaut pas à compter sur ses doigts en chinois. Les langages des signes sont différents d’un pays à l’autre. Car vous avez beau tenter de faire passer le message du nombre 10 à votre chauffeur en montrant deux mains qui indiquent le chiffre 5, ce sera peine perdue (bien que 5 se représente de la même façon chez vous qu’ici). Non, le mime du 10 chinois, en signes français, ce serait plutôt quelque chose comme “je croise les doigts”. Et le 6, “on s’appelle”. Quant au 9, il semble à l’origine du concept d’ombre chinoise… Aussi, pour éviter des erreurs futures ou ne plus commettre celles du passé, voici un récapitulatif.
Mao, c’est tout
Lors de votre premier jour dans le pays, vous visitez la place Tian’anmen, à commencer par le mausolée de Mao. Le principe même de visite semble en Chine assez compliqué. Ainsi, pour pouvoir jeter un œil sur la dépouille du Grand Timonier, il faut laisser son sac dans des vestiaires situés de l’autre côté de l’avenue qui longe la place, rendant la manœuvre très peu pratique. Plus généralement, la billetterie d’une attraction touristique sera souvent éloignée de plusieurs centaines de mètres de son entrée. Détours en perspective… Et si la complexité peut ravir dans l’art visuel, elle exaspère assez rapidement dans la gestion du flux humain.
La première salle du mausolée contient une statue au pied de laquelle certains visiteurs placent des fleurs jaunes achetées dix secondes plus tôt. Comme s’ils regrettaient Mao. Dans la deuxième salle, le Grand Timonier, embaumé, est placé dans un cercueil éclairé par le haut. Mais qu’on ne s’avise pas de s’y attarder. La foule presse derrière vous et les gardiens veillent à la fluidité du trafic. Circulez, il y a finalement si peu à voir. Heureusement, l’entrée est gratuite (mais les vestiaires payants).
Plongée en Chine profonde
De Beijing, vous prenez un train de nuit qui vous fait arriver à l’aube à Datong. Posté à la sortie de la gare, un employé du China International Travel Service (CITS, une agence de voyages gouvernementale) vous attend. Ou plutôt, il guette les étrangers tombés du wagon-lit du train de 6h36 pour leur proposer des visites organisées, et ce matin c’est tombé sur vous. Pour vous amadouer et vous signifier que vous avez des chances d’intégration dans la population locale, il lance l’idée que vous avez quelque chose d’asiatique dans le visage. Vous vous promettez d’inspecter votre arbre généalogique à votre retour en France.
L’agent vous interroge ensuite sur vos souhaits. Vous voulez acheter un billet de train ? Quel dommage, celui de ce soir pour Pingyao est complet. Pourquoi ne pas plutôt partir en guided tour des grottes de Yungang avec le CITS pour la journée ? Cela ne vous arrange pas, il faut absolument que vous soyez à Pingyao dans la soirée. A partir du moment où vous montrez fermement que vous voulez vous débrouiller tout seul, il ne s’intéresse plus à vous et disparaît instantanément pour chercher d’autres touristes. Beau joueur, il vous donne tout de même sur un bout papier des indications en caractères chinois et latins pour vous aider à rejoindre en bus Pingyao via Taiyuan (il n’existe pas de liaison directe).
Depuis Datong, les grottes de Yungang ne sont pas si difficiles que ça à rejoindre en transports en commun : un bus, puis un autre, et un moto-taxi pour les dernières centaines de mètres. Arrivé sur place, vous constatez que l’endroit est exceptionnel : d’innombrables statues datant de quinze siècles, peintes de couleurs encore vives, trônent dans des dizaines de cavités. Le tout est très rieur, assez pop. Après avoir admiré l’ensemble de fond en comble, vous revenez à Datong d’où vous prenez un bus pour Taiyuan. Mais il ne vous dépose pas à la gare routière de la ville, qui était censée être un simple point de connexion d’où vous comptiez attraper un autre bus pour Pingyao. A présent, cette ville est devenue un facteur de complication. Et personne ne parle anglais pour comprendre votre désarroi : comment allez-vous rejoindre votre destination ?
Vous disposez bien d’un petit carnet avec des dessins basiques censés pouvoir être compris universellement, mais apparemment, le dessin universel représentant une gare routière n’est pas compris en Chine. Un chauffeur de taxi curieux et jovial finit par saisir votre requête (il voulait à la base vous conduire en voiture jusqu’à Pingyao, ce qui vous aurait coûté les yeux de la tête) et vous dépose à l’endroit voulu, où vous montez dans un bus, soulagé. Avec vos quelques billets de banque en poche, vous réalisez que depuis Beijing, vous n’avez toujours pas vu de pièce sonnante et trébuchante. Vous êtes bien dans la Chine qui a inventé le papier monnaie, la Chine ancestrale qui n’a que faire de l’anglais.
Invention d’échec
Pingyao, avec ses remparts et ses maisons d’époque, fait partie de cette Chine là, à l’atmosphère préservée. Mais son passé de capitale financière du pays et son classement au patrimoine mondial de l’Unesco font que les touristes n’y sont pas si rares. Pour autant, ils semblent toujours constituer une surprise pour les enfants et adolescents du coin qui vous saluent d’un “Hello !” (quand ce n’est pas tout simplement “Nǐ hǎo !”), de ce même ton espiègle que les jeunes de Djenné utilisaient pour interpeller le toubab. Selon une publication, 70% des gens se rendant en Chine le font en groupe avec un guide interprète. Sans troupeau ni guide de voyage, vous êtes du côté des exceptions.
Les scènes de torture du temple du dieu de la cité de Pingyao prouvent que les Chinois ont de l’humour, ce qui n’était pas une évidence jusqu’ici. Le temple taoïste Qinxugan va surenchérir en matière drolatique : une personne que vous prenez pour un moine vous salue, demande d’où vous venez. Avant que vous n’ayez la présence d’esprit de refuser toute entreprise supplémentaire de sa part, il vous tend trois bâtons d’encens et vous invite à les allumer. Vous sentez bien que tout ceci va très bientôt vous retomber dessus. Il vous fourre un papier dans la main et vous dit “Good luck”. Puis, il vous fait asseoir et prononce des incantations en vous frottant les doigts et la tête. Enfin, il vous présente un registre avec des noms, chinois ou autres, de personnes qui ont donné de l’argent pour le temple. C’en est fait de vous, vous ne pouvez plus reculer. Est-ce une nouvelle forme de torture chinoise ? Elle est en tout cas drôlement efficace.
Hui bien sûr
Si les fameux soldats de terre cuite sont à une quarantaine de kilomètres de Xi’an, la ville, elle, n’est pas une cité-musée. Au contraire, c’est une vraie ville chinoise moderne, vivante, grouillante. Tout particulièrement dans le quartier musulman, où l’ethnie Hui assure l’animation et crée dans les ruelles une ambiance comparable aux souks de Marrakech ou d’Istanbul. Qu’il est étrange, les premières fois, de voir une femme chinoise voilée… Quant aux hommes, ils portent le fez. Et les étals sont garnis de pâtisseries, de fruits secs et de viande, celle-ci étant protégée des mouches par des ventilateurs de fortune constitués d’un moteur et d’un fil de fer.
La Grande Mosquée, qu’on atteint en se faufilant dans d’étroits passages, ne ressemble pas à une mosquée du monde arabe puisque son architecture est de style asiatique. Métissage total, montrant encore une fois la capacité des Chinois à intégrer des cultures et religions étrangères, ainsi qu’à les accepter en leur sein pour ceux qui n’y sont pas convertis.
Quittant le quartier Hui, vous rejoignez la tour du tambour. A l’intérieur, une exposition de percussions du monde vous réjouit, et les étages vous permettent d’embrasser une belle vue de la ville. Le temps d’atteindre la tour de la cloche, sa jumelle, la nuit est tombée et les éclairages donnent aux deux édifices, îlots de jour nageant glorieusement dans l’obscurité ambiante, des couleurs splendides.
Le musée de la forêt de stèles vous apporte une nouvelle preuve de l’indiscipline locale. Dans la salle des sculptures, alors qu’il est indiqué dix fois plutôt qu’une qu’il est interdit de photographier avec flash ainsi que de toucher les pièces exposées, un groupe de Chinois commence par flasher à tout-va. Puis, ils caressent les stèles, dont certaines datent des premiers siècles de notre ère. Et si le simple contact avec leurs mains risquait de détériorer de façon irréversible ces merveilles ? Peu importe, pour eux, il est capital d’éprouver de façon tactile ces trésors du passé. Une femme va jusqu’à pousser une stèle de toutes ses forces, tentant de la faire basculer, afin d’estimer son poids. Vous compatissez avec les sculptures de pierre mais n’osez pas faire de remarque à ces vandales. Après tout, vous n’êtes pas chez vous. Et si le patrimoine chinois se réduit comme peau de chagrin, ça ne sera pas de votre faute. Il y a bien un gardien dans le musée, mais il est assis à l’entrée, immobile, et ne sert à rien.
Comme des puces, comme des mouches
Après une nouvelle nuit en train-couchette, vous arrivez à Shanghai, où la chaleur est étouffante. Dans le métro, vous vous retrouvez à parler un espagnol approximatif à un sexagénaire andalou encore plus perdu que vous. Vous faites un bout de chemin avec lui jusqu’à la Place du Peuple, où il prend une correspondance, tandis que vous sortez à l’air libre (si on peut dire, tant celui-ci est lourd et humide).
Pour échapper à cette oppression météorologique, vous vous rendez au musée de Shanghai, qui est climatisé comme presque tout ce qui est entre quatre murs dans cette ville. Ce n’était pas un lieu que vous comptiez visiter en priorité, mais très rapidement, vous remerciez la moiteur de vous y avoir poussé, car les collections s’avèrent d’une qualité extraordinaire. Et si vous n’étiez pas tenté a priori par la salle des bronzes tant louée dans votre guide, c’est précisément parce que vous ignoriez que des bronzes pussent être aussi beaux. A ce propos, nombre d’entre eux ont des décorations dont la complexité frise celle de circuits électroniques miniatures, le vert foncé des uns comme des autres ne faisant qu’accentuer la ressemblance. La salle des sculptures est tout aussi exceptionnelle.
Plus tard dans la journée, sur le Bund (le boulevard qui longe la rive ouest de la rivière Huangpu), un quart d’heure très étrange va commencer par une scène anodine : un jeune couple moderne vous aborde au milieu de l’effervescence de la fin d’après-midi : “Hello, can you take a picture of us?”. Vous acceptez, et faites même deux photos, parce qu’on ne sait jamais. Ces jeunes s’avèrent extrêmement liants : jamais personne dans ce pays ne s’était intéressé à vous de la sorte. Pour autant, vous n’arrivez pas à percer à jour une quelconque bizarrerie ou arnaque potentielle. Le couple est originaire de Xi’an. Que faites-vous dans la vie ? Et quel âge avez-vous ? Non c’est incroyable, vous faites tellement plus jeune ! Vous voyagez seul ? Vous êtes très indépendant. Qu’avez-vous prévu de faire dans les heures qui viennent ?
Vous indiquez à vos très sociables interlocuteurs que vous souhaitez simplement vous promener, de préférence seul, car vous commencez à sentir le coup fourré. Pourquoi veulent-ils connaître la suite de votre programme ? Le garçon sort de son sac le prospectus d’un spectacle qu’un ami leur a conseillé. Bien sûr, vous pouvez venir ! Mais vous passez votre chemin et faites ce que vous aviez annoncé : une petite marche le long du Bund. Dix minutes après, un peu plus au nord, ce sont cette fois cinq jeunes qui vous abordent et vous demandent avec le sourire de leur faire une photo souvenir. Nous venons de Xi’an. Quel est votre âge ? Pas possible, vous faites tellement moins ! Quel est votre programme pour la soirée ? Nous allons voir un spectacle folklorique, vous êtes notre ami, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que vous nous accompagniez !
World expo
Présent à Shanghai à la mi-septembre, vous ne pouviez snober son exposition universelle. Avant d’entrer dans l’enceinte contenant les pavillons, il vous faut passer par un contrôle de sécurité où votre sac à dos est scanné. De façon assez étonnante, le personnel demande à inspecter vos livres et vous demande de boire quelques gorgées de votre eau. On s’inquiète pour des livres et de l’eau ? Les premiers cacheraient-ils une arme miniature ? Ou des idées susceptibles de corrompre le peuple chinois ? Quant à votre bouteille, on doit vouloir vérifier qu’elle ne contient rien de nocif (poison, explosif…). Vous pensiez que ces objets étaient les plus inoffensifs de votre sac à dos. Mais dans ce pays, beaucoup de choses ne sont pas comme vous le pensiez…
C’est ainsi que le pavillon du Kazakhstan draine devant son entrée une longue queue. Victime de votre ignorance conjuguée à vos préjugés, vous n’imaginiez pas que ce pays soit en mesure d’attirer tant de visiteurs désireux de le découvrir. Mais le Kazakhstan est un voisin, et les Chinois sont bien plus curieux que ce que vous croyez. Le stand de la Papouasie-Nouvelle-Guinée présente un édifice qui ressemble beaucoup à l’ambassade de ce pays à Canberra. Pour le voyageur, c’est un plaisir grisant de pouvoir se promener dans un tel monde miniature, où la géographie des grands ensembles est sommairement respectée : vous traversez une rue pour passer de l’Asie à l’Europe, puis une allée entre les Pays-Bas et l’Autriche.

Maison des esprits au stand de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (Pavillon du Pacifique, exposition universelle de Shanghai)
L’intérieur de nombreux pavillons nationaux s’apparente tristement à une vitrine commerciale pour les entreprises emblèmes de leur pays. C’est ainsi que celui de la Finlande va faire la part belle à Nokia et Marimekko, celui du Danemark à Carlsberg et Lego. Comme si une marque, entité privée, faisait partie du patrimoine national au même titre que des biens publics tels que l’architecture, le cinéma ou la cuisine. La Finlande a pourtant tellement plus à mettre en valeur que ses téléphones portables ou ses habits certes design mais hors de prix.
Heureusement, l’audace est aussi au rendez-vous, comme en témoigne le pavillon de l’Espagne. Devant celui du Mexique, également très intéressant visuellement, vous vous laissez aller aux clichés culinaires et commandez une horchata, désireux de connaître la sensation qui a poussé Ezra Koenig à écrire en l’honneur de cette boisson typique une chanson (d’ailleurs marquée par un multiculturalisme assez subtil). En ce qui concerne l’Afrique, vous constatez avec dépit que le continent est présent sous un pavillon unique (sauf pour les pays d’Afrique du nord, le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud, qui ont leurs propres bâtiments), tandis que, par exemple, la principauté de Monaco présente un pavillon indépendant au même titre que d’autres Etats européens.
D’un côté, vous trouvez cela désespérant, car tout ici est conditionné par la contrainte budgétaire. Et le contenu de certains stands africains est très limité. Ces derniers font leur possible pour aborder le thème de cette édition (“better city, better life”), mais d’autres n’y prêtent même pas attention et exposent simplement quelques objets et photographies, dans une présentation lacunaire s’apparentant parfois à un culte de la personnalité des chefs d’Etat. Si en Europe du nord, ce sont les entreprises qui sont choisies pour représenter les nations, dans certains pays d’Afrique, on s’en remet aux dirigeants. Mais d’un autre côté, vous vous dites que d’un mal naît un bien, car dès que vous êtes entré dans ce pavillon, vous y avez trouvé la meilleure ambiance de toute l’exposition. Un concentré d’Afrique noire. Tout le monde se parle (vous y entendez évidemment du français), ça circule et ça échange. Ce regroupement d’un continent sous le même toit permet une mise en commun de moyens qui donne tout de même une visibilité individuelle à chaque Etat. Et encore une fois, c’est une métaphore, à petite échelle, du mode de fonctionnement local. Récemment, votre ami malien de passage en France vous confiait que la vie dans l’Hexagone n’avait rien à voir avec celle vécue dans son pays : chez lui, on est tout le temps ensemble et on s’aide (cela vaut même pour ceux qui émigrent : sur les trois personnes de sa famille rencontrées dans la capitale, toutes lui ont donné un peu d’argent au cas où il en manquerait). Mais cette solidarité africaine naît-elle de la volonté naturelle des personnes ou d’une nécessité imposée par la situation du continent ?
La Venise de l’Orient
A moins d’une heure de train de Shanghai, les jardins de Suzhou, dont huit sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco, permettent de s’affranchir de l’agitation urbaine de sa voisine. Votre guide conseille de réaliser une boucle dans le sens des aiguilles d’une montre, en commençant par les jardins du nord-est, poursuivant vers le sud puis l’ouest et remontant vers le nord pour achever le parcours, mais à la sortie de la gare, vous partez dans la mauvaise direction et n’avez pas vraiment d’autre choix que de visiter en premier lieu les jardins du nord-ouest. De cette petite erreur naît une boucle où les plus beaux jardins sont situés à la fin, ne faisant qu’accroître le degré d’émerveillement au fur et à mesure de la journée. Vous vous réjouissez de cet heureux hasard et vous étonnez par conséquent de la suggestion de votre guide, qui insiste pourtant pour qu’à Xi’an, sur le site de l’armée enterrée, la visite débute par les salles contenant le moins de guerriers de terre cuite, afin que l’admiration aille crescendo (les soldats de la fosse du premier hall se comptent en effet sur les doigts de la main).
Lors de la visite de ces jardins, ce qui est passionnant à suivre de l’un à l’autre, ce sont les fenêtres de formes toutes différentes, comme autant de participantes à un concours d’imagination où l’imitation serait proscrite. Et les deux derniers jardins s’avèreront les plus complets d’une point de vue architectural. Celui de la Forêt du Lion vous donne l’impression d’être tombé comme Alice au pays des merveilles dans un monde miniature : un labyrinthe, des maisons aux carreaux multicolores, et même un bateau. Quant au jardin de l’Humble Administrateur, c’est peut-être le plus beau de tous, avec ses pagodes, plans d’eau et pavillons aux vitres bleutées.
Un pays, deux systèmes
Débarqué à Hong Kong, vous sentez que quelque chose a changé : la population que vous croisez dans la rue n’est plus uniquement composée de Chinois. En réalité, c’est même un des endroits les plus cosmopolites où vous vous soyez jamais trouvé. Vous vous demandez dans quel autre lieu du monde coexistent de la sorte, en plus des Asiatiques, des Indiens/Pakistanais, des blancs (européens/nord-américains), et des noirs (dont les femmes en superbes tenues de l’Afrique de l’Ouest vous rappellent de bons souvenirs). Les rues de Hong Kong sont une exposition universelle permanente. Mais que sont venus faire tous ces étrangers ? Pourquoi émigrer d’aussi loin, et pourquoi ici ?
C’est d’ailleurs à Hong Kong que vous sympathisez avec un burkinabé, en vacances dans la même auberge de jeunesse que vous. Le reste du temps, il est étudiant à Taïwan, point d’attache qu’il a choisi dans le but d’y apprendre le mandarin. Afin d’être mieux armé face à la vague de Chinois qui envahissent l’Afrique pour y faire du commerce (tels ceux qui, postés sur le pont de Bamako, ont appris le bambara en moins de deux) ? En tout cas, le commerce, ici, il n’y a que ça. Nathan Road, l’artère qui parcourt la péninsule de Kowloon du nord au sud, est truffée de boutiques en tout genre : souvenirs, vêtements, agences de voyage, électroménager, bijoux… le tout sur des dizaines d’étages. Au niveau du sol, les rabatteurs sont multi-produits : face à la moue que vous affichez en réponse à un lascar qui vous propose des “copy watches” (montres imitant les marques prestigieuses), ce dernier surenchérit avec un “hashish?” à peine plus discret.
La “jungle urbaine” est un cliché, mais à Hong Kong, elle prend pleinement son sens. Pour aller d’un point à un autre, il faut se frayer un chemin parmi les touristes, les employés de bureaux, les écoliers, les rabatteurs, tout ce monde qui occupe l’espace de la rue. Partout, des publicités, des néons, des messages par centaines, une densité de communication encore plus forte que sur Times Square. Malgré cet excès, vous êtes surpris et culpabilisez de vous sentir davantage dans votre élément ici qu’en Chine continentale. Plus libre, presque, alors que cet amas de lumières colorées vous incitant à acheter tout et n’importe quoi vous encombre sérieusement l’esprit. Vous en venez à vous demander si la liberté est inséparable du capitalisme, mais vous vous rendez compte que vous êtes tel un lapin ébloui par les phares d’une voiture ou une alouette fascinée par les miroirs. Vous vous reprenez. A priori, libéralisme (économique) et liberté (de pensée, de circuler) n’ont rien à voir. Pourtant, vous vous sentez plus à l’aise ici qu’au milieu des policiers en civil de la place Tian’anmen.
Au musée d’histoire, vous constatez que les années soixante se sont déroulées à Hong Kong comme dans nombre de pays occidentaux, en particulier pour les modes en matière de musique et de danse. Rattachés pendant cent ans (pour les plus récents) à la Grande-Bretagne, les territoires qui composent Hong Kong continuent à jouir au présent et au futur de cette liberté, pendant au moins cinquante ans à compter de 1997. L’influence britannique est encore palpable partout. Mais sur la terrasse de votre auberge de jeunesse, les soirées karaoké alternent avec les entraînements de kung fu : pas de doute, vous êtes bien en Asie.
Hong Kong se compose de l’île du même nom, de la péninsule de Kowloon (où se situe votre hébergement), d’un archipel de 260 îles et des Nouveaux Territoires. C’est sur les deux premières que la jungle de la ville sévit, tandis que les derniers, contrairement à ce que l’on pourrait attendre de leur nom, abritent des constructions et une société plus traditionnelles. C’est ainsi qu’il est possible de s’extraire des kilomètres carrés de béton-néon pour suivre le Ping Shan Heritage Trail, un parcours faisant découvrir de charmants petits monuments et bâtiments classés, édifiés pour certains il y a plus de 600 ans. Brochures et panneaux à l’appui, l’accent est mis sur la pédagogie, dans le but de transmettre des éléments de généalogie ou d’architecture, et il est très agréable de se promener dans ce qui ressemble bien plus à un village qu’une zone urbanisée.
Une excursion sur l’île de Lantau, la plus grande de l’archipel, moins peuplée cependant que celle de Hong Kong, est également l’occasion de se plonger dans une culture un peu plus ancestrale que celle des fausses montres et autres costumes prêts en 24 h. La visite du village de Tai O vous donne l’impression de retrouver un peu d’authenticité : à proximité de maisons de pêcheurs en pilotis, des poissons, disposés pour certains en guirlandes, sont mis à sécher. Et pas seulement à l’attention des touristes qui y trouvent une manne photographique : après que vous avez réalisé un cliché d’une grille à poissons traînant sur un toit, un habitant la récupère aussitôt. La grille n’était pas là pour vous, et l’homme attendait poliment que vous ayez fini votre activité pour pouvoir poursuivre la sienne, bien plus vitale.
Hong Kong, cette terre minuscule mais si variée, sera finalement votre dernier point de chute avant de rentrer en France. Car il y avait une faille dans l’organisation de votre voyage : lorsque vous êtes parti de Shanghai, une employée des services d’immigration vous a prévenu que vous quittiez le territoire chinois, et que, comme vous disposiez d’un visa à entrée unique, il faudrait vous en procurer un nouveau pour revenir en Chine continentale (votre vol retour part de Beijing). Car même si Hong Kong appartient de nouveau à l’Empire du Milieu depuis la rétrocession, les deux territoires n’ont pas les mêmes lois, qu’elles soient d’immigration ou économiques, et ce en vertu de la Basic Law. Vous commencez par vous étonner, voire vous indigner de cette hétérogénéité législative au sein d’une même nation, même si elle est également présente çà et là dans votre propre pays, certes à un degré moindre. Vous ne pensiez simplement pas qu’en allant à Hong Kong, vous sortiez de Chine, puisque cette région lui est désormais rattachée. Mais il ne faut pas chercher à se révolter, ici les choses sont différentes, peuvent apparaître compliquées, et il faut s’en accommoder.
Dès votre arrivée dans cette région si particulière, vous tentez donc d’obtenir un nouveau visa. Mais on est samedi, les administrations sont fermées le week-end, vous aurez donc un jour et demi pour mener votre projet à bien, sans quoi vous ne pourrez pas grimper dans le train qui part pour Beijing mardi à 15h15. ll n’y en a qu’un tous les deux jours, et il met 24h à regagner la capitale, il est donc impératif que vous puissiez le prendre si vous voulez monter dans votre avion vendredi. Alors, le dimanche matin à 8h, vous rendez visite à une agence privée qui s’occupe de l’obtention de visas, et exposez votre cas. Sans tarder, votre interlocutrice vous demande quelle est votre nationalité. En entendant votre réponse, elle vous montre un papier scotché sur le guichet, indiquant : “Pour les Français, les demandes de visas pour la Chine prennent désormais quatre jours”. Quatre jours ? Alors que toutes les agences évoquent un délai de 24h ! Il n’y a qu’une seule note scotchée sur ce guichet, et il faut qu’elle concerne les Français… alors qu’il y a tant de nationalités présentes ici, cela tombe sur la vôtre.
C’est un complot. Quelqu’un veut que vous ratiez votre avion et restiez à Hong Kong. Car ce délai de quatre jours vous ferait rater à la fois le train pour Beijing et le vol pour la France. Vous abandonnez donc l’hypothèse du visa (que vous n’êtes d’ailleurs même pas sûr d’obtenir après l’attente), vous n’allez pas revenir en Chine continentale. Un peu sonné par cette nouvelle qui fait de votre simple nationalité un sérieux inconvénient, alors que pour l’instant, elle était plutôt bien vue, dans d’autres pays en tout cas (Australie, Japon), vous essayez de vous renseigner sur les raisons de cette disgrâce. Conséquences de l’entretien entre le Président français et le dalaï-lama, ou des rebondissements de l’affaire des frégates de Taïwan ? On se sent bien petit et impuissant quand les soubresauts de la géopolitique ont des répercussions directes sur sa propre liberté de circuler. Vous resterez finalement quelques jours de plus à Hong Kong et prendrez de là un avion pour Paris via la Thaïlande et le Sri Lanka.
Encore du baroque
Ces quelques jours supplémentaires passés à Hong Kong vous auront finalement donné la possibilité de rayonner à partir de Kowloon. Vous n’aurez peut-être pas pu voir la muraille de Chine (prévue à la fin du séjour), mais Macao est un excellent lot de consolation. C’est ainsi que vous allez vous imprégner sur place, la veille de votre retour à Paris, de ce métissage sino-portugais qui vous fascinait tant, mais que vous aviez décidé de ne pas visiter, faute de temps. Vous prenez le ferry de 7h30 pour disposer d’une journée complète, et déjà, l’étrangeté de ce mélange des cultures fait surface : à l’intérieur du bateau, les inscriptions de sécurité sont en chinois, portugais et anglais. Cet assemblage apparaît comme assez improbable, mais si l’on s’y plonge un tant soit peu, il fait résonner l’histoire de la colonisation dans la région. Ajoutez aux deux idiomes européens le français, l’espagnol et le néerlandais, vous aurez là la quasi-totalité des langues colonisatrices.
Macao est une région administrative spéciale de la Chine, au même titre que Hong Kong, même si sa rétrocession fin 1999 a fait moins de bruit que celle de sa grande soeur. A ce titre, vous avez droit à l’arrivée à un tampon macanais sur votre passeport, mais heureusement, nul besoin de visa pour s’y rendre ou revenir vers Hong Kong. Vous êtes en zone libre ! Et vous sentez que vous vous rapprochez progressivement de l’Europe : les noms de rue sont en portugais et vous achetez des pâtisseries dans un magasin dont l’enseigne indique “padaria”. Mais en pratique, vous ne vous trouvez pas pour autant en terre lusophone : une écrasante majorité de Macanais parle le cantonnais. Vous ne pourrez donc pas faire usage des quelques tournures apprises au Brésil.
Après les femmes voilées de Xi’an, vous apercevez cette fois-ci une Chinoise qui se recueille dans une église devant une figure de Marie, et il vous faut quelques instants avant de pouvoir placer cette situation dans le domaine du possible. Vous étiez venu constater le métissage, vous voilà servi. La société catholique des siècles passés a de beaux restes, même si dans le cas de l’église São Paulo, il n’en subsiste que la façade. Le cimetière catholique de São Miguel renferme des pierres tombales assez exubérantes, qui portent dans de nombreux cas la/les photo(s) du/des défunt(s). La chapelle verte au centre du cimetière semble avoir été parachutée là comme à Disneyland. Sa couleur et son style gothique jurent avec le reste. Vous prenez cela comme une nouvelle manifestation du métissage anglo-luso-chinois. Ici, les églises sont principalement baroques. Et même si cela ne vaut peut-être pas les merveilles d’Ouro Preto au Brésil, São Domingos possède une façade éblouissante, Santo Agostinho de beaux encadrements de fenêtre, et São Lourenço un plafond sublimement ouvragé. Enfin, les casernes maures, avec leur style décoratif exubérant, sont une excellente surprise pour l’œil, qui n’en attendait pas tant.
Overpass et underpass
Le mode de transport qui peut être considéré comme le plus simple est souvent assez compliqué à emprunter dans les villes chinoises : l’Empire du Milieu n’est pas le règne du piéton. Lorsque vous marchez sur un trottoir et avez un but en tête, vous n’êtes jamais assuré de pouvoir y parvenir de façon simple et en restant au niveau du sol. La priorité est donnée à la voiture, c’est ainsi que barrières et autres rambardes peuvent soudain opposer à vos ambitions pédestres une fin de non-recevoir. Il faut alors ruser, réfléchir, regarder autour de soi pour trouver quel passage surélevé ou souterrain va vous permettre de traverser la rue. Et il peut également arriver de devoir marcher plusieurs centaines de mètres en sous-sol, tout cela pour laisser la voie libre aux automobiles qui s’égaient plus haut à vos dépens.
Des trains-couchettes, lors de ce voyage, vous en aurez pris quatre. Il en existe deux classes, hard et soft sleeper, la couchette molle n’étant pas tellement plus confortable que la dure, simplement un peu plus spacieuse. Les wagons-lits fonctionnent selon une organisation qu’il n’est pas forcément possible de maîtriser dès le premier trajet, à moins d’avoir dans ses bagages un master en adaptation interculturelle. C’est pourquoi, dans le Beijing-Datong, vous vous faites tout petit et dormez quasiment avec vos sacs à dos sur le lit, pour ne déranger personne. Car les compartiments sont exigus, et chacun d’entre eux dispose de deux fois deux ou trois lits superposés, selon qu’on se trouve en couchette molle ou dure, les lits les plus hauts étant les moins chers.
Dans le Pingyao-Xi’an, vous osez un peu plus vous étaler et placez vos sacs sous un des deux lits du bas. Entre Xi’an et Shanghai, pour gagner encore un peu plus en confiance, vous tentez d’amadouer les occupants de votre compartiment en leur offrant des kiwis confits. Une femme, enceinte, accepte avec plaisir, et un jeune homme ne se fait pas prier pour en reprendre. Arrivé à Shanghai, la femme enceinte vous dit en souriant quelque chose en chinois qu’évidemment vous ne comprenez pas. Vous lui répondez “bye”, mais elle ne semble pas non plus saisir. Qu’importe, entre ressortissants de pays gourmands, la communication peut se passer de mots.
Et c’est ainsi que dans le train qui vous mène de Shanghai à Hong Kong, vous connaissez le système sur le bout des doigts, et placez votre petit sac à dos en hauteur dans une niche dont vous n’aviez pas conscience de l’existence lors des premiers trajets. Vous vous préparez pour l’extinction des feux à 22h, et êtes prêt le matin pour rééchanger le billet en plastique, donné la veille par le contrôleur, contre votre billet en papier (il manquera un cinquième trajet en train-couchette pour élucider le pourquoi de cette pratique). Et cette fois-ci, vous n’avez eu à corrompre personne avec des kiwis confits.
Le bus est une alternative intéressante au train, et se révèle souvent plus souple. Mais là encore, il faut se familiariser avec le système. Par exemple, après avoir acheté votre billet pour Taiyuan en gare routière de Datong, vous allez et venez devant les dizaines de bus présents, sans savoir dans lequel monter. Vous demandez alors de l’aide à un chauffeur, qui compare un numéro sur votre ticket avec la plaque minéralogique de son véhicule, et par une chance incroyable, vous vous trouvez près du bon car. En Chine, on trouve donc son bus grâce à sa plaque d’immatriculation ! Après tout, pourquoi pas ? Autres mœurs nouvelles et complexes pour vous : à Xi’an, le car qui conduit du centre-ville au site de l’armée enterrée est le n°5, mais il est aussi connu sous le nom de 306. Il s’agit donc d’ouvrir l’œil.
Dans certains bus (à l’intérieur de Datong, sur l’île de Lantau ou encore pour se rendre à l’aéroport de Hong Kong), l’acquittement du prix du ticket est sujet à autant de contrôles qu’en Europe du Nord, c’est-à-dire aucun. Déjà, il n’y a pas de billet, car le principe est de mettre une certaine somme dans un boîte placée auprès du conducteur. Ceci est prévu pour un monde idéal, car si on a trop ou pas assez d’argent pour pouvoir faire l’appoint, tant pis, ou tant mieux pour vous, personne ne vérifie. A moins que l’oreille du chauffeur soit suffisamment exercée pour détecter, au son des pièces tombant au fond de la boîte, si vous avez effectivement donné la somme exacte ? Pour les habitants qui prennent régulièrement le bus, cela ne doit pas poser de problème : soit ils préparent l’appoint à l’avance, soit ils donnent trop un jour, puis se rattrapent le second, et finissent par s’y retrouver. En tout cas, personne ne vous rendra la monnaie, et le touriste de passage doit savoir s’y adapter.
Somme gastronomique
Avant la visite des palais de la Cité interdite, vous décidez de confronter le vôtre au canard laqué, un must à Beijing. Vous déjeunez dans un restaurant de Wangfujing Daije où vous trouvez ce mets absolument délicieux : la peau est croustillante, la chair tendre, le goût miraculeux. Les classiques ont du bon.
A Shanghai, vous entrez dans un fast food chinois. En arrivant au comptoir, vous avez très peur, car tout est écrit en mandarin, mais ayant repéré votre tête d’étranger à dix mètres, la serveuse retourne lestement le menu, qui est heureusement traduit en anglais au verso. La soupe de nouilles au bœuf et à la tomate n’est pas si mauvaise que ça pour un établissement de restauration rapide. Qui plus est, vous vous en sortez pour vraiment pas cher (selon vos standards). Après avoir complété le repas par une glace, il convient de se laver les dents. Vous utilisez à cet effet un des lavabos mis à la disposition des clients. Mais vous semblez, par votre attitude, interpeller voire choquer l’un d’entre eux. A la sortie des toilettes, cet homme vous regarde pendant de longues secondes, de la tête aux pieds, comme si le brossage de dents faisait de vous un extraterrestre. Il est vrai que dans un pays où l’eau du robinet n’est pas potable, où les trottoirs sont constellés de crachats et où les toilettes ne sont souvent qu’un trou pestilentiel sans papier, se laver les dents doit apparaître comme un acte d’hygiène dérisoire.
C’est à Xi’an, ville réputée pour sa cuisine, que vous avez le mieux mangé, mais ce un peu par erreur. Un établissement, que vous aviez repéré au préalable, abrite deux restaurants : un de type cantine au premier étage, et un autre, plus chic, au second. Alors que vous comptiez manger rapidement, vous montez trop haut dans l’escalier et arrivez dans la salle qui a le meilleur standing. Là, les hôtesses portent des habits traditionnels et le cadre est luxueux. Vous regrettez un temps votre bévue, mais on s’occupe de vous tout de suite, il n’est plus possible de dire que vous vous êtes trompé. La carte n’étant pas disponible en anglais, vous commandez au hasard un menu, ni le moins cher, ni le plus cher.
Pour commencer, on vous sert des légumes et des amuse-bouches que vous n’arrivez pas à identifier. Puis, une soupe de champignons déboule sur la table, vous la buvez avec délectation. Ensuite, c’est au tour d’une grande assiette creuse, remplie d’une vingtaine de ravioli fourrés à diverses sortes de viandes, d’entrer en scène. Quasi-instantanément, trois ravioli sucrés mais froids font également leur apparition. Et on vous laisse à peine le temps de vous remettre de cet arrivage que deux paniers de bambou contenant chacun six ravioli vous sont servis, tous à des viandes différentes, ainsi qu’aux fruits de mer. Pourquoi pas une nouvelle soupe, avec tout ça ? Effectivement, on vous apporte un autre potage aux champignons, placé sous un petit réchaud. Mais comme au Japon, vous commettez un impair : vous vous servez avant que le tout n’ait totalement infusé. La serveuse s’en aperçoit, reverse le contenu du bol dans la petite marmite, et vous indique qu’il faut attendre que le feu soit éteint. Pour finir, c’est pastèque et melon en dessert. Vous ne pouvez plus avaler une seule crevette supplémentaire.
Le lendemain, vous vous attablez à l’étage du restaurant plus populaire, et mangez à nouveau très bien, même si la finesse et la profusion ne sont naturellement plus au rendez-vous. Après avoir fini votre plat, et avant de régler l’addition, vous prenez toutes vos affaires et vous rendez aux toilettes afin de vous brosser les dents (l’activité qui vous aura peut-être causé le plus de tort lors de ce voyage). Ces quelques minutes constitueront un terrible moment d’angoisse pour les serveuses, qui ont cru qu’en filou occidental, vous aviez filé à l’anglaise et quitté l’établissement sans payer. Mais lorsque vous sortez des toilettes, même si quelque chose dans leur visage trahit encore un reproche, principalement celui de leur avoir causé une peur bleue, leur rictus s’estompe pour laisser place au soulagement. Elles ont sauvé la face, et vous aussi.































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