Japon

(Voyage réalisé du 17 mai au 1er juin 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici. Pas de clichés de Kyoto, Nara ni Nikko, et seulement quelques quartiers de Tokyo, pour des raisons évoquées plus bas.

Tanuki tokyoïte

Après une heure de Skyliner entre l’aéroport de Narita et le centre-ville de Tokyo, vous sortez à la station Ueno vers 23 h. Les rues sont larges, les lumières éclatantes, mais la ville est incroyablement calme. Pas d’explosions de voix ni de moteurs pétaradants. En réflexion devant un plan, vous commencez par prendre à droite, puis vous ravisez et prenez à gauche. Les premiers pas dans Tokyo ne sont pas faciles : sur 99% des cartes et plans japonais, le nord n’est pas en haut, convention à laquelle vous étiez jusqu’ici habitué. Vous comprendrez peu à peu que c’est pour mieux s’adapter à la position spécifique de chaque carte par rapport aux points cardinaux, et que cela permet finalement de beaucoup moins réfléchir.

Pour votre premier matin au pays du soleil levant, vous lui faites honneur : vous êtes debout à 5h30. Incapable de dormir plus longtemps, pour cause de décalage horaire, vous partez explorer la ville. Des personnes âgées promènent leur animal de compagnie dans la fraîcheur matinale. En ce qui vous concerne, c’est votre première rencontre avec le Japon de jour, et vous trouvez cela charmant. Après avoir bu un jus de fruits exotiques pris dans une des innombrables machines à boissons postées dans les rues, vous allez admirer de plus près la flamme de l’Asahi Building, dans une démarche très chauvine puisqu’elle a été conçue par Philippe Starck.

La Golden Flame d'Asahi, à laquelle les Tokyoïtes donnent diverses interprétations

Vous passez l’un des ponts qui enjambent la rivière Sumida et gagnez le temple Senso-ji. Il est encore très tôt, et la visite de cet endroit vous remplit d’un enthousiasme serein. Vous découvrez à cette occasion le tanuki, esprit de la forêt symbolisant la prospérité et omniprésent au Japon. Vous aviez été confronté à cet animal en jouant à Super Mario Bros. 3, où il était une des transformations possibles de Mario. Ayant cru pendant de nombreuses années qu’il désignait le raton-laveur, vous lisez dans un guide qu’il s’agit du blaireau. Mais les statues de tanuki ne ressemblent pas vraiment à cet animal. Alors qu’en est-il ? Pendant la durée de votre séjour, vous aurez l’impression d’être lost in translation, ne parvenant pas à déterminer la véritable nature zoologique du tanuki. A votre retour, vos recherches vous indiqueront qu’il n’est autre que le chien viverrin.

Statue de tanuki à Tokyo

A l’intérieur du Ueno Park, vous décidez de faire le tour de l’étang Shinobazu et passez devant le Musée Shitamachi, qui présente la vie de ce quartier de Tokyo au début du XXe siècle. Vous ne comptiez pas le visiter, mais un employé vous hèle en vous informant qu’aujourd’hui, l’entrée du musée est gratuite. Vous ne vous faites pas prier, et bénéficiez d’une visite guidée, pour vous tout seul, par une vieille dame japonaise parlant français ! Ceci vous paraît complètement invraisemblable, sachant que beaucoup de jeunes ne parlent quasiment pas anglais au Japon, voilà que les personnes âgées se mettent à parler français… Mais certains sonorités sont rarement utilisées en japonais, telles que le “f” ou le “eu”, et lorsque la guide vous parle du “hou” qui a ravagé Tokyo, vous acquiescez poliment avant de comprendre plus tard qu’il s’agit de l’incendie de 1923.

L'étang Shinobazu dans Ueno Park

Un nouvel épisode vous permet de constater que la gentillesse et la serviabilité des Japonais n’est pas un mythe : alors que vous êtes perdu devant un plan tentaculaire de la gare centrale de Tokyo, bien que vous ayez compris, cette fois, que le nord n’est pas en haut, vous ne parvenez pas à déterminer dans quelle direction aller pour vous rendre au comptoir de ventes de tickets de bus. Un homme perçoit votre détresse, vous demande ce que vous cherchez, et vous donne des indications pour y parvenir. Grâce à son aide, vous réussissez à acheter votre billet pour Kyoto.

Au sommet du Marunouchi Building

Ne la ramen pas trop

Même si ce n’est pas une destination très touristique, vous décidez de vous rendre à Yokohama, intrigué par son statut de deuxième ville du Japon, et par laquelle son ouverture au monde a commencé. Une bonne partie de la journée, vous subirez la pluie. Et vous ne croiserez presque personne dans les rues, ce qui renforcera le sentiment d’étrangeté que vous ressentez dans la ville, comme si elle était délaissée, elle qui a pourtant des merveilles architecturales à offrir. Après avoir admiré les formes audacieuses du Convention Complex, trempé, vous tentez de vous réchauffer dans un café qui fait face à l’océan. Le serveur ne parle pas anglais mais comprend le mot “coffee”, ce qui est le plus important.

Mais alors que vous vous apprêtez à lui tendre un billet de 1000 yens, il vous signifie qu’il faut le glisser dans une machine en appuyant sur le bouton correspondant à votre commande. Vous obtenez un ticket que vous tendez au serveur, et quelques instants après arrive votre café. En le sirotant, vous vous interrogez sur l’utilité de cet intermédiaire désincarné. Ne pas faire transiter d’argent par les mains du serveur ? Quoi qu’il en soit, vous êtes parvenu à vos fins sans que votre interlocuteur parle anglais, et sans vous-même parler un mot de japonais. C’est souvent ainsi que cela se passe au pays du soleil levant, plus de 150 ans après l’ouverture du port de Yokohama aux étrangers.

Le cimetière des étrangers à Yokohama

L’une des attractions de la ville est le musée de la nouille japonaise (Ramen Museum) dans le quartier de Shin-Yokohama, qu’il faut rejoindre en train depuis le centre-ville. Au bout de quelques stations, vous descendez et partez à la recherche du musée. Après avoir fait un petit tour autour de la gare, vous y revenez et demandez à un employé :
- Ramen Museum?
Aucune réaction.
- Ramen?
Regard interrogateur.
- Noodles?
Pas mieux. Vous vous résignez donc à mimer quelqu’un qui mange des nouilles. C’est alors que l’employé de gare pointe son doigt vers un restaurant, à quelques dizaines de mètres de là, en pensant réellement vous avoir tiré d’affaire.

Suite à cet échec, vous envisagez d’apprendre le japonais, car la barrière de la langue est bien plus solide que celle qui sépare par exemple la route du chemin de fer. Mais vous ne désespérez pas de trouver le Ramen Museum, et sans l’aide de personne, vous partez dans un grand tour de vingt minutes qui ne vous mènera à rien, sauf à constater, lorsque vous abordez la gare par un autre côté que celui par lequel vous l’aviez quittée, que vous n’êtes pas descendu à la bonne station.

Dans le Ramen Museum, à Shin-Yokohama

Vous finissez par trouver le musée tant convoité. Pour la deuxième fois de la journée, vous payez une machine qui vous délivre un ticket, que vous donnez à une serveuse. Elle vous présente un délicieux bol de nouilles que vous engloutissez. Vous reprenez le train pour le centre-ville, croisez la plus haute tour du Japon, puis la Red Brick Warehouse, et marchez jusqu’à Chinatown.

Façade de la Red Brick Warehouse à Yokohama

Sur le point d’entrer dans le temple Kanteibyo, perle de Chinatown, vous le contournez par la droite, car on ne sait jamais, et un spectacle bien plus vivant s’offre à votre vue : un terrain d’athlétisme servant de cour d’école, où une ribambelle de garçons, tous coiffés d’une casquette rouge, tisse des trajectoires à bord de trottinettes ou de tricycles. Cette vision, en plus d’être joyeusement inopinée, rappelle étrangement celle de petites statues rencontrées à Tokyo.

Dans une cour d'école à Yokohama

Dans l'enceinte d'un temple à Tokyo

Yokohama a été un temps la seule ville où il était permis aux étrangers de séjourner, ainsi que de mourir. Un cimetière leur est donc consacré. En surplombant ce dernier, vous apercevez une cabine téléphonique dont les caractères inscrits sur la porte semblent former le torse et les bras d’un corps dont la partie supérieure de l’appareil téléphonique serait le visage. Au Japon, les machines prennent non seulement le rôle des humains, mais aussi leurs traits…

Cabine téléphonique près du Foreign General Cemetery à Yokohama

Glace et seiche

Le jour où un train des Japan Railways (JR) vous mène jusqu’à Kamakura, le soleil est avec vous. Devenue centre politique du Japon à la fin du XIIe siècle, et ce pour environ 150 ans, la ville balnéaire surfe sur son potentiel historique. Au menu, un joli sanctuaire ainsi qu’un grand Bouddha visitable de l’intérieur.

Lanternes dans le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gu de Kamakura

La partie la plus réjouissante d’une excursion à Kamakura est la possibilité de se rendre jusqu’à l’île d’Enoshima. Pour cela, il faut emprunter un petit train qui longe la côte, rendant l’approche de l’île particulièrement agréable. Au fur et à mesure que vous gravissez la pente qui conduit au sommet de l’île, vous découvrez temples et jardins bariolés.

Sur l'île d'Enoshima

Lorsque sonne l’heure du déjeuner, vous choisissez selon votre intuition un des innombrables restaurants de fruits de mer disséminés sur l’île. Vous aimeriez commander le plat qui visuellement vous impressionne, mais vous ne savez pas vraiment ce que c’est. Vous demandez à la serveuse en charge de votre table, elle vous donne le nom en anglais (cuttlefish) et vous fait un petit dessin de l’animal vivant. Vous validez votre commande, et c’est ainsi que vous dégustez votre première seiche en bordure de l’océan Pacifique. De retour à Kamakura, vous prenez un dessert tardif sous la forme d’une glace délivrée par un automate. Décidément, au Japon, il faut savoir parler aux machines.

Boulimie

Le cinquième jour, une tragédie survient : votre appareil photo ne s’allume plus. Dommage, car vous étiez dans le quartier des bâtiments Prada, Tod’s et Hermès, très intéressants visuellement. Ce dysfonctionnement signifie que vous ne pourrez pas prendre de photos de Kyoto, Nara, Nikko, ni du reste de ce que vous visiterez à Tokyo. Vous êtes très en colère contre le Japon, qui envoie dans vos contrées des hordes de touristes mitraillant à tout-va, mais sur le sol duquel vous ne pouvez même pas vous venger.

Chien à roulettes à Tokyo

Vous vous posez la question de la pertinence d’un voyage dont on ne ramènerait pas d’images. La simple expérience consistant à “être là” est-elle suffisante ? Elle devrait l’emporter sur le phénomène annexe visant à vouloir capturer ce que vous voyez à un moment donné. Et si à Cape Town, après vous être fait voler votre appareil le premier jour, vous en avez racheté un le lendemain, ici, vous allez tenter de faire sans. Mais frustré de ne pas pouvoir capter la beauté de l’endroit en l’emmagasinant dans votre carte mémoire, vous vous rabattez progressivement vers une autre forme de vol : l’ingurgitation de nourriture locale. Si ce ne sont pas les images, ce sera les aliments ! Vous vous sentez proche du cannibalisme culturel cher au mouvement tropicaliste.

Vous avez repéré un endroit où mettre votre appétit à bonne école : le restaurant Sakuratei de la Design Festa Gallery, très recommandable. La spécialité y est l’okonomiyaki, un plat où la base est l’oeuf et où l’on peut ajouter porc, seiche ou crevettes, faisant cuire le tout sur une plaque chauffante. Vous ne vous sentez pas encore prêt à dévorer ce plat typiquement japonais, vous optez donc pour les yakisoba, des nouilles grillées accompagnées de multiples ingrédients, une autre spécialité de la maison.

Tokyo by night

Vous croyiez avoir choisi la facilité, mais il n’en est rien. Déjà, les serveurs japonais n’ont pas l’habitude d’être aux petits soins avec la clientèle. Si l’on veut commander ou demander l’addition, il faut se manifester, sinon personne ne viendra à vous. Mais vous n’avez pas encore intégré cette façon de faire, et trois étudiantes sont en train de sérieusement se moquer de vous à la table d’en face. Mue par la pitié, l’une d’entre elles vient à votre secours. Elle parle autant anglais que vous japonais. Mais vous arrivez à lui faire comprendre que vous n’avez pas encore réussi à commander. Elle lance alors un retentissant “sumimasen”, qui fait accourir un serveur illico. C’est donc parti pour les yakisoba. Lorsque le plat arrive, vous ressentez pendant quelques secondes une pointe de déception, car tout y est froid ou cru : les nouilles, la viande, les fruits de mer.

Mais vous comprenez rapidement qu’il faut faire cuire ces éléments sur la plaque chauffante, et assez maladroitement, vous vous y employez. Une fois que les aliments ont l’air cuits, vous les remettez dans le bol et commencez à manger. Mais quelques instants après, les trois étudiantes rappliquent et vous expliquent que ce n’est pas comme cela qu’il faut faire. L’une d’elles se saisit de vos baguettes, remet la nourriture sur la plaque, y ajoute de la sauce et fait refrire le tout. C’est bien meilleur. Avant de quitter le restaurant, les trois filles demandent à se faire prendre en photo avec vous. Plus tard, elles y ajouteront peut-être la légende hilare : “Nous avec l’Occidental qui ne savait même pas comment préparer des yakisoba”. Vous vous jurez de vous faire prendre en photo, de retour à Paris, avec un Japonais désarmé devant un matériel à fondue savoyarde.

Le pont Komagata-bashi au-dessus de la Sumida à Tokyo

A Shibuya, quartier abritant un des passages pour piétons les plus densément traversés du monde, vous entrez dans le centre culturel Bunkamura puis vous attablez aux Deux Magots, intrigué par la présence en terre nippone de l’établissement germanopratin. Les prix pratiqués sont, à l’instar de la maison mère de Paris, très élevés : la décence ne vous autorise pas à dévoiler ici combien vous avez payé un expresso.

Lieu plus populaire : Tsukiji, plus grand marché de gros au monde pour les poissons et fruits de mer. Un moment fermé aux touristes qui perturbaient son déroulement, il a rouvert récemment, et même si son activité débute à 5 h 30, l’endroit est toujours en effervescence en fin de matinée. On comprend que des éléments extérieurs puissent gêner sa bonne marche tant toutes les personnes qui y travaillent semblent avoir un rôle précis et savoir exactement ce qu’elles doivent faire, où et comment : l’une découpe des nageoires comme si elle avait fait ça toute sa vie, l’autre effectue la comptabilité de la journée en cours, d’autres encore conduisent des véhicules qui font la navette entre différents stands et surgissent au tournant sans crier gare. En un quart d’heure à Tsukiji, vous avez failli mourir trois fois écrasé par un de ces mini-camions. Fort de cette expérience intense, vous fuyez.

Liste de restaurants dans le Marunouchi Building à Tokyo

Autre expérience intense, le quartier d’Odaiba. Construit sur une île artificielle, il abrite dans une ambiance high-tech des commerces, bureaux et musées. Le bâtiment de Fuji TV, conçu par Kenzo Tange, intrigue avec sa mystérieuse boule placée en hauteur. Mais le must est probablement Venus Fort, un centre commercial dont l’intérieur est décoré à la manière d’une ville italienne du XVIIIe siècle, et dont le kitsch surpasse celui du Crown Entertainment Complex de Melbourne.

Pour plus d’authenticité, vous vous rendez au Musée Ghibli, en grand admirateur des films de ce studio d’animation, en particulier de ceux d’Hayao Miyazaki (Le Voyage de Chihiro, Ours d’or et Oscar du meilleur film d’animation, figure dans votre panthéon personnel). Le musée est en périphérie de Tokyo, et pour y arriver vous avez l’impression de vivre une petite aventure, à l’image des héros des films du studio. L’architecture du bâtiment, en rondeurs et couleurs, évoque Gaudi. Il n’y a pas d’itinéraire tout tracé pour la visite, et on vous invite même à vous perdre. L’endroit est imprégné de l’esprit et l’esthétique des productions Ghibli : goût pour l’Europe et le XIXe siècle, combinaison de la nature japonaise et de sa technologie, nostalgie de l’enfance…

Sommet d'un manège dans Ueno Park

Dernière étape de la visite de Tokyo, le quartier de Shinjuku. La mairie, œuvre de Kenzo Tange haute de 243 mètres, est fascinante, entre une structure rappelant Notre-Dame de Paris et une façade ayant l’aspect d’une puce électronique. Shinjuku est également un centre de vie nocturne. Avant de regagner votre auberge de jeunesse pour votre dernière nuit au Japon, vous entrez dans quelques salles de jeux très animées, errez dans les rues éclairées par des lumières criardes, et fixez une dernière fois ces immenses spots agressifs afin qu’ils se fixent dans votre mémoire, la persistance rétinienne aidant. Comme lors de votre arrivée, tel un papillon de nuit, vous restez fasciné par ces puissants faisceaux colorés.

Œil pour œil

Entre-temps, vous êtes allé à Kyoto pour quelques jours en empruntant un bus de nuit. Vous négligez d’enlever vos lentilles pendant la traversée, et votre œil gauche s’irrite de façon difficilement supportable. Déposé à 5 h du matin à Kyoto, contraint de porter des lunettes de soleil car les lumières de la gare vous aveuglent tant votre oeil est devenu sensible, vous errez tel un sans domicile fixe, au point qu’un policier vous demande si vous allez bien. Vous attendez jusqu’à 7 h qu’une porte avec un écriteau Traveller’s Aid ouvre, mais on vous indique que ce n’est pas une pharmacie ici, et puis quoi encore. Alors que dehors, la pluie tombe aussi drue que des cordes de koto, vous attendez 8 h que la réception de votre auberge de jeunesse ouvre. Vous prenez toute cette situation comme une punition supplémentaire des dieux. Non seulement vous ne pouvez plus prendre de photos, mais en plus, vous ne pouvez plus voir.

Rétroviseur de rue à Tokyo

Après un jour de récupération, à nouveau bon pied bon oeil, vous vous lancez dans la découverte de la ville. Afin de donner une idée de la frustration ressentie lors la visite sans appareil photo de telles merveilles, leur nom sera simplement jeté ici en pâture : le marché alimentaire de Nishiki et son superbe plafond coloré, le temple Kinkaku-ji dont le pavillon d’or se reflète dans l’eau, le temple Sanjusangen-do avec son millier de statues, son orange, son vert et son blanc, et pour finir, le Kiyomizu-dera, construit sans un seul clou à flanc de colline sur une plate-forme soutenue par des centaines de piliers en bois.

Au cours de la visite du temple Ryoan-ji, un professeur vous demande si quelques uns de ses élèves peuvent s’entretenir avec vous en anglais, en un jeu de quelques questions/réponses allant de la présentation de soi jusqu’à la paix dans le monde en passant par le sport ou les impressions sur le pays visité. Cela semble être une pratique courante en Asie : la même chose vous était arrivée en Thaïlande. Quelques instants plus tard, l’inscription sur la fontaine Tsukabai, “j’apprends seulement pour être heureux”, vous rappelle les enseignements anti-matérialistes du bouddhisme. Celui qui est riche de biens mais ne cultive pas son esprit reste pauvre spirituellement. Tant pis donc pour votre appareil photo, tant que vous apprenez des choses.

Jeunes Japonais à Enoshima

A ce propos, vous pensiez avoir progressé depuis Tokyo en matière d’art culinaire. Ainsi, à Kyoto, lorsque l’on vous sert des nouilles, des légumes, de la sauce et des grains de sésame dans quatre récipients séparés, vous versez la sauce et quelques grains de sésame dans le bol de nouilles et les accompagnez de légumes. Mais le visage de la serveuse devient rapidement livide, avant de laisser place à quelques rires gênés. Elle revient avec un bol de sauce : il faut y mettre les légumes, puis tremper les nouilles dans l’ensemble sauce+légumes. Quant au sésame, sa présence reste un mystère. La voie de l’apprentissage sera longue.

Nara-tion

Nara fête en 2010 le 1300e anniversaire de sa désignation comme capitale du Japon. Même si elle ne l’est plus depuis belle lurette, au lieu de vivre dans une nostalgie de grandeur, Nara essaie de se mettre à la page, avec notamment la création d’une mascotte, le Sentokun, synthèse entre le grand Bouddha du temple Todai-ji et les cerfs qui parcourent la ville en toute liberté. Cette mascotte est parfois représentée adoptant des attitudes si inattendues qu’elle en est devenue controversée. De votre côté, vous trouvez qu’un peu d’humour ne fait pas mal dans un pays aussi sérieux.

Pièce de l'exposition Where Is Architecture? au MOMAT

Côté visites, le sanctuaire Kasuga-taisha vous fait redécouvrir avec plaisir le sens du mot vermillon. Pour le déjeuner, vous goûtez enfin à l’okonomiyaki, sans enfreindre aucunement le protocole cette fois-ci, puisque le mets est préparé sous vos yeux par le cuisinier. Mais vous osez offenser les esprits de la ville sacrée en refusant interview en anglais et autographe à un groupe d’étudiantes dont la première question, vous abordant, est “are you busy now?”. Un peu en retard dans vos visites et pressé de rentrer à Kyoto, vous avez la présence d’esprit de répondre “yes”. Les étudiantes consigneront précieusement votre réponse dans leur carnet, ayant eu l’impression d’avoir eu un échange fructueux avec le monde occidental.

Chut(es)

Une escapade à Nikko est un bon moyen de se ressourcer après (ou avant) une visite de Tokyo. A plus de 1200 m d’altitude, le lac Chuzenji offre un immense terrain de jeu aux pêcheurs du dimanche. Le brouillard emplit l’espace, et depuis la plate-forme d’observation de Kegon Falls, l’une des trois grandes chutes d’eau du Japon, il vous empêche d’apercevoir quoi que ce soit, alors que vous sentez au bruit ronflant qu’elle produit que la cascade est toute proche. Décidément, la vue n’aura pas été le sens le plus à l’honneur lors de ce voyage. Pour vous réconforter de cette déception touristique, vous commandez des nouilles au curry à l’une de ces machines à tickets qui sont désormais vos amies.

Près du temple Senso-ji à Tokyo

Malgré le brouillard, vous parvenez à profiter du style architectural particulièrement exubérant de Nikko. Les temples et sanctuaires, placés dans écrin constitué de mousse et d’arbres immenses, n’en paraissent que plus majestueux. Un des bâtiments du Toshogu abrite, peint sur son plafond, un dragon gémisseur. Un moine entrechoque violemment deux bouts de bois dans un endroit quelconque de la pièce : rien ne se passe. Lorsqu’il le fait en dessous du dragon, celui-ci lui répond dans un écho déchirant.

La maison

Vous aviez rarement vu en terre étrangère une telle fascination pour la France. Il vous semble que c’est la contrée la plus présente au Japon en termes d’aspirations et imitations, même si ce jugement est forcément influencé par votre propre origine. Vous avez par exemple également remarqué une attirance des Nippons pour l’Italie, mais rien de tel en comparaison de l’influence hexagonale.

Parfois, il s’agit de présence institutionnelle ou artistique du meilleur niveau. Les pays ont des affinités et des valeurs en commun, parmi lesquelles vous vous plaisez à discerner une tradition culturelle, une certaine retenue et un raffinement. C’est probablement flatteur pour les deux nations, et d’autres facteurs les séparent de la même façon, mais ce qu’on pourrait appeler un terreau d’entente semble propice à l’entretien d’une relation franco-japonaise basée sur l’admiration et le respect mutuels.

Enseigne dans la station de Ueno

Mais cette fascination ne donne pas toujours lieu à des résultats de haute volée. Parfois, il s’agit simplement de “faire français”, pour donner à sa boutique un goût d’exotisme européen, une apparence de luxe gaulois, dans de nombreux cas trop grossièrement brossée. C’est ainsi que vous croiserez le restaurant “C’est bon plage” ou le magasin “Doux pédale”. Mais vous vous ferez la réflexion que ce n’est pas pire que vos string, flipper ou footing.

A Nara, après la visite du temple Horyu-ji, vous entrez dans le café “Mon Rêve”. En payant l’addition, vous tentez d’engager la conversation avec la patronne. En anglais, vous lui dites que le nom de son café est français : aime-t-elle ce pays ? En réalité, elle parle à peine anglais (et encore moins français), ne pouvant vous répondre que par des sourires gênés. Pour beaucoup, la France reste en effet un rêve, avec tout ce que cela peut comporter en termes de distance et d’irréalisme.

Epilogue

Le matin où vous deviez retourner en Europe, vous ne vous levez pas à temps pour avoir votre avion. En retard, vous arrivez penaud au comptoir d’Air China (vous deviez faire escale à Beijing) où l’on vous informe que l’on ne peut rien pour vous et qu’il faut que vous appeliez le call center de la compagnie. Celui-ci vous indique que vous pourriez avoir de la place sur le Tokyo-Beijing, mais que vous êtes en standby sur le Beijing-Paris (“tous les Beijing-Paris sont pleins jusqu’au 31 juin”). Qui dit standby en Chine dit obligation d’avoir un visa chinois, il faut donc appeler l’ambassade. Vous tentez les divers numéros proposés mais aucune voix ne parle anglais.

Vue de Tokyo depuis le Ueno Park

Abandonnant cette possibilité, vous envisagez très sérieusement de racheter un billet. Vous trouvez un Tokyo-Paris direct sur Aeroflot, hors de prix. Tout de même, pour en avoir le cœur net, vous regardez sur le site d’Air China si des places sont disponibles pour un Beijing-Paris. Il y en a dès le lendemain… Vous vous proposez alors de payer la différence entre le vol bon marché que vous avez raté le matin et celui du lendemain. Mais on vous dit que ce n’est pas possible, sans vraiment vous expliquer les raisons. A chaque évolution de la situation, vous prenez la navette gratuite entre le terminal 1, où se situe le seul café proposant un accès WiFi (vous y avez consommé la première fois, mais après cela vous vous placez simplement à proximité afin de capter le signal sans avoir à vous y attabler), et le terminal international, où se situent comptoirs des compagnies et prises électriques accessibles.

Arrive un moment où vous ne savez plus du tout quoi faire. Vous vous voyez soit débourser une fortune pour acquérir un autre billet, soit vous engager dans une démarche administrative de demande de visa chinois, soit passer des jours dans l’aéroport de Tokyo Haneda en attendant que la situation se débloque, mais chacune de ces possibilités semble pire que les autres. Les esprits ont été bien facétieux avec vous jusqu’ici, et c’est ce moment qu’ils choisissent pour user de clémence et faire surgir une hôtesse vous annonçant qu’Air China a tout arrangé pour vous, vous allez pouvoir prendre un vol dès le lendemain. C’est un miracle.

Au temple Benten-do à Tokyo

Mais cela signifie que vous devez passer la nuit à l’aéroport. Qu’à cela ne tienne, vous l’avez déjà fait pour vous rendre en Australie. Vous repérez donc un siège confortable et projetez d’y dormir. Mais aux alentours de 23 h, un policier vous informe que le terminal 1 ferme et qu’il va falloir sortir. Même chose au terminal international. On vous oriente donc vers le parking, où il est possible de dormir. Vous y faites la connaissance d’un Sud-Coréen qui est dans la même situation que vous et avec qui vous parlez pendant des heures, lui étant aussi curieux sur la France que vous sur son pays. Histoire, politique, langue, musique, marques, service militaire, vous en apprendrez donc beaucoup sur la Corée. Vers 2 h du matin, un gardien, effectuant sa ronde, vous indique qu’il n’est pas autorisé de dormir là où vous êtes. Votre compagnon d’infortune parlant quelques mots de japonais, vous réussissez à sympathiser avec le cerbère. Vous avez dompté les esprits, vous pouvez désormais regagner Paris.

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