Afrique du Sud

(Voyage réalisé du 17 février au 1er mars 2010)

Vous trouverez une sélection de photos ici.

Sens dessus dessous

Pour un visiteur français, l’Afrique du Sud apparaît comme une bizarrerie géographique, climatique et zoologique.

Déjà, le pays se trouve dans l’hémisphère Sud, et cela a été vérifié, les gens n’ont pas la tête en bas, par contre c’est l’été de décembre à mars. Quand vous dites à un chauffeur de taxi sud-africain qu’en France, à cette période, c’est l’hiver, il vous regarde avec des yeux ronds et n’y croit pas vraiment. Le pays est également un des seuls au monde où vous pourrez admirer des manchots et attraper un coup de soleil dans la même journée. Et c’est sans parler des otaries qui se dorent la pilule sur Duiker Island.

Manchots du Cap à Boulders (Simon's Town)

L’Afrique du Sud semble souffler le chaud et le froid simultanément. A l’image des juxtapositions et autres mélanges au sein de sa population, le climat méditerranéen semble cohabiter avec une faune polaire, créant ainsi un lieu unique et quasiment surréaliste pour un voyageur habitué aux tristes contrées tempérées. Et il peut en paraître de même avec l’alliance entre le baroque néerlandais et le palmier, assez extraordinaire, même si l’association “architecture baroque – flore méditerranéenne” peut se retrouver ailleurs sur la planète (Corse, Brésil…).

Criminalité : mythe ou réalité ?

Le schéma narratif classique comprend généralement un événement perturbateur dont découlent des péripéties, qui permettent de revenir au calme de la situation initiale. Voici donc le fait divers qui a conditionné le reste du voyage.

Après une première journée passée à visiter Cape Town, vous vous dirigez vers votre hébergement qui se trouve sur Long Street, rue très passante puisque c’est là que se trouvent auberges de jeunesse, bars, restaurants, magasins et bureaux. Il est environ 18h et vous n’avez pas mangé de la journée, vous vous mettez donc en quête d’un endroit pour déjeuner/dîner. Un homme vous propose de la ganja mais ce n’est pas vraiment la nourriture que vous attendiez, vous passez donc votre chemin.

Un deuxième homme vous aborde, venant de derrière, et vous coince contre un de ces gros pots de fleurs dont la ville s’est dotée afin de se rendre plus agréable, plus verte et plus souriante. Vous riez jaune. L’homme pointe un canif sur vous et désigne votre poche droite. Gonflée, elle doit bien contenir un téléphone portable. Elle cache en réalité un appareil photo que vous cédez sans résistance, car si vous ne vous souvenez plus des bases de self-defense, les conseils indiquant de ne pas jouer les héros et de vider vos poches sont frais dans votre esprit. Vous êtes aidé dans ce sens par deux jeunes enfants téléguidés par le malfaiteur adulte, qui, pendant qu’il vous immobilise, se font un plaisir de fouiller dans votre pantalon à la recherche de billets de banque.

Cela ne dure même pas une minute, et l’homme disparaît au coin de la rue. Vous revenez sur vos pas, en parlez avec un policier à vélo, qui demande à un collègue motorisé de vous amener au poste. S’ensuite une déposition interminable. Après avoir consulté les premières pages d’un gigantesque classeur contenant les photos de suspects, vous abandonnez devant cette tâche insurmontable. En réalité, vous ne pourriez pas identifier l’agresseur. Vous n’avez plus espoir de retrouver votre appareil photo. Car à Cape Town, même si les policiers sont visibles partout, la criminalité reste présente et le taux d’élucidation ne doit pas être faramineux. Plus tard, en vous ramenant chez vous, l’enquêteur vous confie que le commissariat où vous avez porté plainte reçoit 3000 dépositions de votre genre par mois.

Le soir, vous essayez de vous convaincre qu’il faut continuer à sortir et voir des choses sans céder à la panique ou la paranoïa.

Le lendemain, vous optez pour le Two Oceans Aquarium, qui, même s’il contient des agresseurs potentiels pour l’homme, vous permettra d’être en sécurité car ceux-ci sont conservés derrière de solides parois de verre. De plus, cet aquarium se trouve dans un des endroits les plus huppés de la ville. Vous ne risquez rien. Un énorme centre commercial s’y trouve, et à la fin de la journée, vous rachetez un appareil photo, tout en sachant que vous pourrez à nouveau vous le faire voler, mais vous n’envisagez pas le reste du voyage sans immortaliser celui-ci par l’image.

Ambiance autrement plus rieuse que le centre-ville de Cape Town après la sortie des bureaux

Le troisième jour, vous prenez un bus en direction de Pretoria. Quelques heures après le départ, un bruit sourd et assez intense se fait entendre au premier étage du véhicule, où vous êtes assis. Une seconde passe, puis deux, et bercés par le film qui est diffusé, les passagers sont sur le point d’oublier cette mini-détonation. Mais au bout de cinq secondes, une des vitres du bus s’effrite. Même si la peur est palpable, les voyageurs ne cèdent pas à la panique, en particulier le passager qui se trouve du côté de l’impact et qui aurait pu être touché si le projectile avait traversé le plexiglas. Qu’était-ce ? Une balle ? Une pierre ? Personne ne le saura, et le trajet continue tant bien que mal. Les deux conducteurs ainsi que l’hôtesse semblent surpris, mais résignés, comme si de tels incidents étaient inévitables et qu’il fallait faire avec.

Réparation de fortune entre Cape Town et Pretoria

Fort d’une attaque directe à l’arme blanche le premier jour et d’une agression indirecte au projectile inconnu le troisième, vous vous estimez paré pour affronter le reste du pays, et notamment Johannesburg, censée être la ville la plus violente d’Afrique du Sud. Vous êtes désormais sur vos gardes et allez faire particulièrement attention les jours impairs.

Johannesburg

Vous vous limitez à Newtown, le seul quartier réputé sûr. En particulier, vous visitez le Museum Africa, qui contient une mine d’objets et d’informations, comme par exemple le séjour de Gandhi dans le pays, ou une exposition assez complète sur la photographie. Se sentir en sécurité dans une des villes les plus dangereuses du monde, c’est une contradiction devant laquelle il ne faut surtout pas reculer.

Les Sud-Africains ne reculent devant aucune contradiction (affiche du Museum Africa)

Soweto

Vous aviez tout de même parcouru les 1400 km qui séparent Cape Town de Johannesburg pour vous rendre à Soweto, cette banlieue tristement célèbre pour ses conditions de vie, mais mythique pour ce qu’elle représente dans la lutte contre l’apartheid.

Acronyme signifiant South Western Township, ce nom résonne étrangement dans la tête du voyageur, qui en apprend en définitive beaucoup plus sur place que dans toutes les descriptions du monde. Cependant, la “visite” d’un tel lieu est délicate et met mal à l’aise, comme si dans trente ans on venait visiter Clichy-sous-Bois.

Dans un premier temps, vous vous rendez compte qu’une partie de cet endroit ressemble à une banlieue de l’Ouest parisien, avec des maisons assez cossues. Soweto n’est pas un bidonville géant, c’est un monde à part entière, avec ses disparités sociales, mais aussi ses commissariats, ses supermarchés, on peut y vivre sans que la nécessité d’en sortir se fasse sentir.

Vous parvenez ensuite à un endroit où la pauvreté est palpable : le guide de votre auberge de jeunesse passe la main à un guide volontaire, qui vit sur place. Autant la perspective de faire du tourisme à Soweto comme on pourrait faire un safari dans un parc national, en voyeur, n’est pas très attirante, autant aller sur place et se rendre compte des initiatives prises contre la misère peut être instructif, et paraît plus respectueux pour les habitants. Votre guide vous fait entrer dans une habitation où une mère célibataire vit avec ses quatre enfants. La maison n’a pas d’électricité ni d’eau, il faut aller chercher celle-ci à l’unique robinet de la rue. Dans cette même rue, vous constatez la présence d’une librairie et d’un centre éducatif.

La visite se termine par le musée et mémorial Hector Pieterson (le premier étudiant tué lors de la manifestation du 16 juin 1976) et la maison de Nelson Mandela. Dans la même rue, on vous indique la maison de Desmond Tutu, qui a lui aussi reçu le prix Nobel de la Paix, et ce en 1984. Une telle concentration de prix Nobel finit de vous faire prendre conscience que vous vous situez dans un lieu vraiment exceptionnel.

La maison de Nelson Mandela à Soweto

La Coupe de Bonne Espérance

Soweto compte à lui seul quatre clubs de football, et même si l’équipe d’Afrique du Sud de rugby est assez douée, le ballon rond est roi, et l’organisation de la Coupe du Monde en 2010 est un grand événement pour le pays. D’ailleurs, le stade où auront lieu le match d’ouverture et la finale a été construit à l’entrée de Soweto.

Le stade de Soccer City au sud-ouest de Johannesburg

Lorsque vous répondez aux chauffeurs de taxi qui demandent combien de temps vous restez, ils semblent affectés du fait que vous ne soyez plus là pour le début de la Coupe (à noter que France et Afrique du Sud sont dans le même groupe pour le premier tour de la phase finale). Même si les Sud-Africains ne croient pas forcément leur équipe capable d’aller très loin, l’événement est accueilli avec enthousiasme, comme une façon de montrer au monde ce dont est capable le pays.

Le stade de Green Point à Cape Town

Stellenbosch

Après votre descente dans les bas-fonds de Soweto, vous choisissez de calmer le jeu avec une destination diamétralement opposée (historiquement, socialement, architecturalement…) : Stellenbosch. Bastion afrikaner, la ville abrite une université dont est diplômé Hendrik Verwoerd, théoricien et architecte de l’apartheid.

L’intérêt touristique de la ville est l’architecture coloniale, appelée Cape Dutch, ainsi que sa situation dans la région des vignobles. A la fin du XVIIème siècle, après la révocation de l’édit de Nantes, plusieurs centaines de huguenots sont venus s’installer en Afrique du Sud, amenant avec eux des plants de vigne (on a même baptisé un village en leur honneur, Franschhoek, non loin de Stellenbosch). Ce phénomène est à l’origine de la tradition viticole du pays.

Exemple d'architecture Cape Dutch à Stellenbosch

La ville est agréable à visiter, bien que très touristique. On en fait le tour à pied, dans un environnement propre et calme, sorte de croisement entre la France, les Pays-Bas et la Suisse. Aucun risque de se faire agresser, c’en est presque décevant.

Robben Island

Ne voulant pas vous complaire dans la visite de lieux lisses, vous prenez un bateau pour Robben Island. Ancienne prison de sécurité maximale, c’est là que Mandela a été détenu pendant près de 19 ans, sur ses 27 années de captivité.

Robben Island, une prison de sécurité maximale

La visite est assurée par des anciens prisonniers (qui pour certains sont revenus vivre sur l’île avec leur famille), elle est donc d’autant plus vivante, et les informations données d’autant plus pertinentes. Robben Island est aujourd’hui quasi déserte, mais le fait d’imaginer ici des centaines de prisonniers donne la chair de poule, notamment quand on passe devant la carrière de calcaire qui a causé aux détenus de nombreuses maladies oculaires, le plus absurde étant qu’elle ne servait à rien : le calcaire n’était pas utilisé, mais au contraire replacé régulièrement pour redonner du labeur aux prisonniers, dans une terrible concrétisation du mythe de Sisyphe.

Bâtiments sur Robben Island

Dans une ancienne cellule, alors qu’un groupe de touristes écoute religieusement le guide parler des conditions de détention, un Sud-Africain décroche son téléphone portable et commence à parler au fond de la pièce. Instantanément, le guide s’arrête de parler, attend que l’homme raccroche, et demande à tout le monde d’éteindre son téléphone. Cet homme, vous l’aviez déjà remarqué à bord du bateau. Vous vous étiez dit qu’avec sa compagne, ils étaient habillés comme pour une parade : habits impeccables et voyants, lunettes de soleil de stars.

Pour eux, la visite à Robben Island semble être une balade du dimanche et revêtir, paradoxalement, moins d’importance et de gravité que pour les touristes étrangers. Comme si pour une nouvelle génération de noirs Sud-Africains aisés, la sombre période de l’apartheid était de l’histoire ancienne et ne les concernait pas. Du passé, ils font table rase. Probablement car ils estiment (à juste titre) être à égalité avec les blancs et ne veulent pas partir dans la course avec un quelconque handicap : c’en est fini des boulets et des chaînes. Parfois, cet affranchissement vire au désintérêt, au détriment du fameux devoir de mémoire.

Beau Cap

C’est votre dernier jour sur place, vous l’aviez destiné à l’achat de souvenirs, mais c’est dimanche, les boutiques sont fermées, et les objets que vous avez vus sur le marché de Greenmarket Square ne vous ont pas énormément inspiré pour l’instant.

Vous vous mettez alors en quête d’une dernière curiosité à voir, pour que cette journée ne soit pas uniquement commerciale. Vous jetez votre dévolu sur la mosquée de Longmarket Street, dont l’élégance du minaret est unanimement vantée par vos guides.

Le minaret de la mosquée de Longmarket Street, effectivement élégant en dépit des fils électriques

En atteignant la mosquée, c’est tout un quartier qui s’ouvre à vous : Bo-Kaap. Son nom signifie “Au-dessus du Cap” car il se situe sur les hauteurs de la ville. C’est le quartier musulman, habité par les descendants d’esclaves ou déportés originaires d’Indonésie, Malaisie ou d’Inde. Et en gros, on se croirait à San Francisco, avec des rues en pente (pavées pour certaines) et des maisons colorées à un étage. C’est sans compter le calme plat qui y règne et vous fait oublier l’agitation du centre-ville.

Une rue de Bo-Kaap

Les habitants ont l’air de prendre la couleur très à coeur, car si vous comparez une photo datant de quelques années de la mosquée ainsi que des maisons qui l’entourent avec la même scène aujourd’hui, vous vous rendrez compte que chaque bâtiment de l’enfilade a été repeint d’un coloris différent depuis.

Détail de maison à Bo-Kaap

Langues

L’Afrique du Sud possède onze langues officielles, anglais et afrikaans compris. Pour souci d’économie (d’espace comme d’argent), les indications sont souvent uniquement en anglais. Quand elles sont en deux langues, l’afrikaans (dérivé du néerlandais) s’y ajoute. Parfois, elles sont trilingues, comme au Castle of Good Hope à Cape Town, où le xhosa vient s’ajouter aux deux idiomes européens. Comble de l’équité, l’ordre selon lequel les trois langues se succèdent varie avec les panneaux.

Panneau en xhosa, anglais et afrikaans au Castle of Good Hope (Cape Town)

Cette diversité se traduit par exemple dans les séries télévisées, où un personnage commence une phrase dans une langue et la termine dans une autre. Dans ce cas, le sous-titrage ne suit en général que la partie de la phrase qui n’est pas en anglais. Un bon moyen pour apprendre les neuf langues africaines du pays ?

L’idiome qui comporte la proportion la plus importante de locuteurs dont c’est la première langue est le zoulou. En pratique, les Sud-Africains parlent très souvent l’anglais ainsi que l’afrikaans, mais il est intéressant de noter que l’anglais est la langue maternelle de moins de 10% de la population. Pour autant on se débrouille partout avec, les habitants ayant toujours de bonnes notions, même si l’accent local (et le vôtre) ne facilite pas toujours la communication.

Autres considérations

La robinetterie a été la grande perdante de l’abolition de l’apartheid. Aujourd’hui encore, l’eau froide et l’eau chaude coulent dans des lavabos séparés et n’ont pas le droit de se mélanger.



Enfin, certains écureuils afrikaners, afin de protester contre le concept de nation arc-en-ciel, ont décidé d’apparaître sous une forme blanche et non plus métissée comme la plupart des écureuils.

8 Commentaires

Classé dans Notes de voyage

8 réponses à Afrique du Sud

  1. jb

    très beau récit ! heureusement, ça a mieux terminé que commencé…

  2. Je viens de me poser une question : ton blog il s’appelle “Le syndrome de Stendhal” parce que tu parles de toi en disant “vous” ?
    A part ça, ça a été plein d’émotions comme voyage ! Tu t’es senti limité dans les endroits que tu pouvais visiter à cause des problèmes de sécurité, ou ça allait quand même ?

  3. Flopy : les deux phénomènes que tu mentionnes ne sont pas liés. Pour le Syndrome de Stendhal, je te renvoie à cette page : http://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_de_Stendhal. Pour le fait de dire “vous”, c’est juste que je trouve ça gênant de trop dire “je”.

    Quant aux limitations à cause des problèmes de sécurité, par exemple à Johannesburg je ne suis pas sorti du seul quartier censé être sûr, et pour prendre des photos, je me sentais un peu limité suite à ce qui s’était passé. Donc oui, je me sentais moins libre d’aller et venir.

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